Doel: des fissures qui pointent des failles

Gilles Toussaint Publié le - Mis à jour le

Planète

Le moins que l’on puisse écrire est que les questions s’accumulent deux jours après l’annonce de la découverte d’anomalies sur la cuve du réacteur nucléaire n°3 de la centrale de Doel.

Du côté d’Electrabel, on temporise ces informations et l’on se montre quelque peu agacé à l’évocation du mot "fissures". " A l’heure actuelle, il n’y a pas de fissures , insiste la porte-parole de l’opérateur. Nous attendons des analyses plus détaillées pour savoir clairement de quoi il s’agit ." Des expertises internes et externes sont en cours, mais il est impossible pour l’instant de dire quand les conclusions seront rendues, ajoute-t-elle.

Interrogé dans l’émission "Matin Première" par le patron de l’Agence fédérale de contrôle nucléaire, Willy De Roovere, ne semble pour sa part plus guère avoir de doutes. Se déclarant "assez sceptique" sur la possibilité de relancer le réacteur, il a expliqué que les défauts détectés se situent dans la masse même de la cuve en acier d’une épaisseur de 20 cm. Ceux-ci ont été mis en évidence grâce à une nouvelle technique d’inspection par ulstrasons à un endroit qui ne fait pas partie des zones sensibles habituellement contrôlées lors de ces examens. Ces fissures probables seraient essentiellement parallèles à la surface de la cuve, ce qui "en théorie" les rend moins dangereuses pour l’intégrité de la structure, a précisé M. De Roovere, ajoutant cependant qu’il y en avait beaucoup, "un peu trop à notre goût".

Tout laisse à penser qu’il s’agit d’un problème remontant à la fabrication de la pièce, réalisée au début des années 70 par la firme hollandaise Rotterdamsche Droogdok Maatschappij. D’où une première interrogation : comment une telle malfaçon a-t-elle pu échapper à tous contrôles pendant près de quarante ans ?

Plus surprenant encore, l’autorité de contrôle ne dispose pas aujourd’hui de l’ensemble des données techniques et plus précisément des détails sur le procédé de fabrication de la cuve et des tests qui ont été réalisés à cette époque. Un vide qualifié "d’inimaginable " par Mycle Schneider, consultant indépendant sur les questions énergétiques et nucléaires. "Lors de la fabrication d’une cuve de ce type, il y a toujours des défauts. On en établit une espèce de cartographie à partir de laquelle on décide si cela correspond aux spécifications techniques en vigueur. Si la situation est jugée acceptable, on met alors en place un suivi pour voir si cela n’évolue pas dans le temps. S’il s’agit d’un défaut de fabrication, c’est extrêmement bizarre qu’il n’ait pas été identifié au départ. C’est en outre à l’autorité de sûreté de s’assurer que ce genre de documents est conservé." Si ni le fabricant, ni l’exploitant, ni l’autorité de contrôle, ni son appui technique n’ont été en mesure de détecter ces défauts auparavant, "il y a un véritable problème de fonctionnement de l’ensemble du système de sûreté", juge-t-il.

Sur le plan purement technique, poursuit M. Schneider, il est impossible en l’état de se prononcer sur la gravité de ces malfaçons, mais la manière dont différents acteurs techniques se sont prononcés sur le sujet, laisse penser que cela pourrait poser de sérieux problèmes pour la sécurité. D’où de nouvelles questions : pourquoi n’a-t-on pas pu identifier immédiatement les autres centrales équipées de ce type de cuve dans le monde ? Et pourquoi n’applique-t-on pas le principe de précaution jusqu’au bout en imposant leur arrêt le temps de mener les investigations nécessaires ? Des représentants des autorités chargées de la sécurité nucléaire des pays concernés se réuniront le 16 août à Bruxelles pour "un échange d’informations" sur la question.

Le timing de la communication de l’AFCN interpelle également. Les indications d’anomalies sur la cuve ont été décelées fin juin et celle-ci a demandé le 5 juillet à Electrabel de procéder à des contrôles supplémentaires. Or, selon nos informations, les membres du conseil d’administration de l’agence n’auraient été informés du problème que très récemment alors même que celui-ci s’est réuni début juillet. Interrogée par "La Libre" il y a deux semaines sur les raisons qui rendaient des contrôles complémentaires nécessaires (annoncés sur son site le 26 juillet), l’AFCN répondait qu’il s’agissait simplement de valider les résultats des nouveaux instruments de vérification utilisés avec des méthodes éprouvées, mais ne faisait nullement état des défauts en question.

D’autres observateurs soulèvent également la question de la responsabilité des contrôles, menés en première instance par l’opérateur lui-même - qui est donc à la fois le contrôleur et le contrôlé. Le fait que l’actuel patron de l’AFCN soit un ancien directeur de la centrale de Doel tout comme la personne pressentie pour lui succéder est également pointé du doigt.

De leur côté, les députés écologistes Kristof Calvo et Muriel Gerkens ont demandé au président de la sous-commission sécurité nucléaire du Parlement que celle-ci puisse se réunir la semaine prochaine pour discuter de ce dossier.

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