Durban: "On a évité la noyade"

Sabine Verhest Publié le - Mis à jour le

Planète Entretien

L’accord climatique arraché à Durban permet "d’éviter la noyade", "mais le niveau de l’eau continue à monter". Ancien directeur des campagnes de Greenpeace France, cofondateur de l’Alliance pour la planète, Yannick Jadot s’est engagé en politique dans les rangs d’Europe Ecologie. Elu au Parlement européen depuis 2009, il a assisté aux conférences sur le climat à Copenhague et Cancun, et porte un regard d’Européen sur les résultats du sommet onusien.

Y a-t-il quelque raison de se réjouir de l’accord de Durban ?

Une raison de se réjouir est que la négociation climatique se poursuivra, avec une perspective assez floue - mais qui existe - d’un accord global juridiquement contraignant, absolument indispensable au regard de l’urgence climatique. Autre sujet de satisfaction, contrairement à Copenhague, l’Europe a bien travaillé, à l’exception toutefois de la présidence polonaise qui a tout fait pour maintenir les pires défauts du protocole de Kyoto, notamment les allocations extrêmement généreuses de quotas pour les ex-pays de l’Est.

Diriez-vous que la Pologne est sortie de la position de neutralité que lui impose sa fonction de présidente du Conseil ?

Oui, absolument. Elle a agi sur ce sujet comme elle agit malheureusement depuis plusieurs années au niveau européen, c’est-à-dire qu’elle reste réellement dans la classe de ceux qui veulent détruire ou stopper tout effort en matière climatique ou énergétique.

Les divergences traditionnelles entre Etats membres sur la question climatique ont-elles pesé sur la position européenne à Durban ?

Oui et non. Il y a quand même un consensus européen pour maintenir et poursuivre Kyoto. Mais, et c’est là l’aspect très négatif de cette négociation, ce consensus ne tient que parce qu’on n’entre pas dans la réalité d’objectifs climatiques à la hauteur de l’enjeu. On n’a pas parlé à Durban du passage de l’Europe à 30 % (de réduction des émissions de gaz à effet de serre, NdlR) et de ce que cela veut dire en termes de transition énergétique. Le problème, c’est qu’on a une déconnexion entre la négociation climatique et la mise en œuvre de politiques ambitieuses. On continue, depuis Copenhague, à sauver le processus de négociation, mais on ne sauve toujours pas le climat. C’est le drame du moment.

Toutes les études confirment que des politiques ambitieuses de lutte contre les changements climatiques - que ce soit la sobriété de l’économie en matière d’énergie, les énergies renouvelables, les technologies vertes - constitueraient un levier très puissant de sortie de crise économique et sociale. Et, en même temps, on observe un conservatisme absolu de certains secteurs industriels - des grands de l’énergie fossile, de la chimie, de la sidérurgie - qui aujourd’hui refusent l’évolution et paralysent le système, une partie de l’économie et des gouvernements qui ont malheureusement plus tendance à les écouter qu’à écouter tous les secteurs créateurs d’emplois dans cette nouvelle économie.

Ne peut-on pas compter sur le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), attendu pour 2014, pour raviver le sentiment d’urgence ?

Il faut l’espérer. La multiplication des tragédies météorologiques fait que tout le monde a bien conscience des impacts des changements climatiques, mais comment faire pour que le rapport de forces se modifie dans nos sociétés ? Aujourd’hui, on donne la priorité à ceux qui veulent le statu quo, ceux qui vivent de notre ébriété énergétique, ceux qui produisent l’énergie fossile, ceux qui utilisent beaucoup d’énergie ou émettent beaucoup de CO2. Il faut arriver à ce que les entreprises qui font de la lutte contre les changements climatiques, de la sobriété énergétique ou des énergies renouvelables deviennent majoritaires. Tous les artisans du monde qui travaillent sur l’isolation des bâtiments n’auront jamais le poids d’une boîte comme Esso ou Total. Il y a un rapport à la décision publique qui reste encore à construire. Il faut que toute cette nouvelle économie arrive à mieux se structurer pour peser davantage et convaincre qu’une société qui lutte contre les changements climatiques est une société qui vit mieux économiquement, socialement et du point de vue environnemental. Il est important que le Giec rappelle de manière scientifique que le scénario du pire n’est pas impossible. Mais il faut aussi montrer qu’il existe un scénario du bien : bien vieillir, avoir des emplois locaux, un autre type d’agriculture, des PME plutôt que de grosses entreprises qui répondent à des logiques qui ne servent pas tellement l’économie ou les salariés. La responsabilité de l’Europe est de fournir un environnement incitatif pour la nouvelle économie, mais aussi et surtout de montrer sa capacité à accompagner l’ancienne économie. Car la crainte du chômage est tellement forte que toute perspective de changement est vue comme une menace.

L’échec a été évité de justesse à Durban, il a fallu une phase de dramatisation intense et une prolongation de 36h pour arracher un accord. Cela ne témoigne-t-il pas d’une crise de la gouvernance mondiale et de l’Onu ?

Je ne crois pas. Bien sûr, négocier à plus de 190 c’est compliqué. Mais on ne va pas se raconter d’histoires. Le problème est que la plupart des économies ne souhaitent pas mettre en œuvre des politiques climatiques ambitieuses. Les Etats font de la communication climatique plus qu’ils ne font de la politique climatique. La caricature ayant été la conférence de Copenhague : les Sarkozy, Obama, Brown et Merkel ont fait, comme au G20, de grands discours, se sont échangés tapes sur l’épaule et sourires, mais au finish ils n’ont rien décidé.

Prenez les premiers discours de Barack Obama sur le climat ou l’économie verte, ils sont extrêmement forts. Mais, finalement, il a lâché face aux lobbies du pétrole, aux lobbies nucléaires, en espérant pouvoir sortir une loi climatique. Et maintenant le voilà coincé avec une majorité républicaine à la Chambre et un Parti républicain qui n’a jamais été aussi stupide !

En Europe, la très grande majorité des gouvernements sont libéraux et n’ont pas la volonté de faire évoluer l’économie dans un sens plus dynamique, compétitif et créateur d’emplois. Mais je ne suis pas désespéré: une réalité économique est en train de naître, une révolution industrielle se met en place et personne ne pourra la nier. Cette nouvelle économie donne le tempo petit à petit, mais il faut qu’elle prenne plus de pouvoir pour faire face à l’urgence climatique comme à l’urgence économique et sociale.

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