En Tanzanie, les Massaïs valent moins que les lions
Un consortium d'ONG belges lancera dans quelques mois un programme de cinq ans en Tanzanie. Objectif : soutenir les Massaïs dont les terres sont accaparées ou délaissées, au risque de menacer leur mode de vie traditionnel.
- Publié le 01-02-2015 à 09h52
- Mis à jour le 01-02-2015 à 09h51

"Il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais aucun projet du gouvernement tanzanien d'expulser le peuple massaï de ses terres ancestrales", écrivait en novembre dernier le président tanzanien Jakaya Kikwete sur son compte Twitter. En intervenant de la sorte, il s'engageait personnellement à mettre fin après plusieurs années de conflit à l'expulsion programmée de plus de 40 000 Massaïs de leurs terres, pour les transformer en terrain de chasse privé à destination de la famille royale des Emirats arabes unis.
Inédite et saluée par nombre d'organisations locales, cette déclaration ne garantit pourtant en rien l'avenir des 300 000 Massaïs présents sur le territoire de la Tanzanie, ni le maintien de leur mode de vie traditionnel de plus en plus menacé par des enjeux sociétaux et financiers.
L'homme, le bétail et la nature
"La culture massaï re pose sur trois piliers fondamentaux", nous explique Edward Loure, Massaï et directeur d'une organisation de défense des siens basée à Arusha. "Le bétail, les ressources naturelles et les hommes. Si un seul de ces trois éléments disparaît, nous n'existons plus."
Depuis des siècles, ce peuple d'éleveurs itinérants, dont la survie dépend exclusivement du bétail, mène un mode de vie semi-nomade qui lui permet de contrôler les maladies susceptibles d'affecter les animaux et de se déplacer au gré des pâturages. "Seule activité économique viable pour notre peuple, que nous sommes toujours parvenus à maintenir", poursuit Edward Loure. "Jusqu'à aujourd'hui du moins."
Bien plus nombreux encore au Kenya, les Massaïs sont présents sur une bonne partie du territoire tanzanien et particulièrement concentrés dans le nord du pays, célèbre dans le monde entier pour ses parcs nationaux comme le Serengeti, le Tarangire et le cratère du Ngorongoro. Des zones dotées d'une faune et d'une flore inouïes, légitimement protégées par les autorités, mais qui coïncident en partie avec les territoires massaïs.
Pas de droit légal au sol
"Le problème, c'est que les Massaïs n'ont pas de droits de propriété sur les terres qu'ils occupent", analyse Paul Wilson, conseiller technique pour une organisation de développement active dans le district de Longido, dont il est originaire. "Ils ont toujours joui d'un droit de propriété traditionnel, qui ne vaut pas grand-chose face à la législation qui régit officiellement les terres. Les Massaïs qui vivent dans le district du Ngorongoro, par exemple, ont l'interdiction de développer la moindre activité et de faire paître leurs bovins parce que toute la zone est protégée. Ils reçoivent, en théorie, une partie des revenus du parc en guise de compensation, mais cet argent ne suffit pas, finit bien souvent dans les poches des autorités locales corrompues et accélère la dépendance des Massaïs aux revenus du tourisme."
Zones de chasse
Les limites de ces parcs naturels sont théoriquement définies, mais comme l'ont déjà illustré plusieurs conflits survenus par le passé, les autorités ont tendance à créer ou à étendre d'immenses "zones de chasse" situées à proximité de ces réserves, dont les concessions sont chèrement vendues à des exploitants locaux ou étrangers qui se préoccupent plus ou moins des Massaïs qui occupaient déjà ces terres.
"Quand ce ne sont pas les chasseurs, ce sont les exploitants miniers, les grands propriétaires terriens et d'autres investisseurs en tous genres, qui bénéficient de droits légaux et envahissent petit à petit la terre des Massaïs", ajoute Paul Wilson. "Alors des conflits éclatent - on nous a rapporté plusieurs assassinats - et beaucoup de Massaïs finissent derrière les barreaux."
De pasteur à agent de sécurité
Conséquence : de plus en plus de Massaïs se retrouvent sur des terres arides qui manquent d'eau et de pâturages. Le taux de mortalité au sein de leurs troupeaux augmente et leurs conditions de vie se précarisent encore davantage. "Non seulement la culture massaï est en danger, mais la population s'appauvrit considérablement", ajoute Paul Wilson. "Au moins 65 % des foyers ne consomment qu'un seul repas par jour. Face à de telles conditions de vie, de plus en plus de Massaïs prennent des emplois dans l'industrie touristique, dans des entreprises de sécurité ou deviennent de petits producteurs sédentaires. Le gouvernement, qui est beaucoup plus intéressé par de lucratifs projets touristiques ou miniers, n'a pas une très bonne image de l'élevage itinérant, et investit très peu dans les communautés d'éleveurs qui manquent d'établissements scolaires et d'infrastructures de soins de santé. A tel point qu'on compte aujourd'hui 12 écoles secondaires dans les quatre districts fortement peuplés de Massaïs (Ngorongoro, Monduli, Kiketo et Simanjiro) contre 22 écoles dans le seul district voisin d'Arumeru. Ce qui contribue évidemment à renforcer le manque d'éducation au sein de la communauté."
65 % d'hommes illettrés
Selon les chiffres publiés par la Longido Community Development Organization pour laquelle travaille M. Wilson, près de 75 % des femmes et 65 % des hommes massaïs sont illettrés. Faute d'éducation, ils sont sous-représentés dans les instances dirigeantes et ont donc beaucoup de mal à défendre leurs intérêts dans les plus hautes sphères. "Au final" , conclut M. Wilson, "j'ai le sentiment que les Massaïs ont beaucoup moins de valeur aux yeux du gouvernement que les 'Big Five'(lions, éléphants, rhinocéros, buffles et léopards, les cinq animaux emblématiques des parcs naturels africains, NdlR) qui lui rapportent une masse d'argent avec tout ce que ça comporte comme risques de corruption. Quand les Massaïs ne sont pas considérés eux-mêmes comme une sorte d'attraction."
Education ne veut pas dire acculturation
Quel est le point commun entre l'ancien roi d'Espagne Juan Carlos et le peuple massaï ? Tous deux ont récemment tué un ou plusieurs lions. Si ce n'est que le premier s'est attaqué par pur plaisir à un félin assoupi, armé d'un gros calibre, tandis que les seconds ont agi pour défendre leur bétail à l'aide d'arcs et des flèches, tuant pas moins de six fauves en une nuit. Fait regrettable, mais parfois inévitable compte tenu de la proximité des Massaïs avec les animaux, qui devrait valoir aux tueurs d'être traduits en justice, et illustre une fois de plus le fossé qui se creuse entre le mode de vie traditionnel des Massaïs et les exigences contemporaines de la société tanzanienne.
Reconnecter deux mondes
Pour Christopher Ole Sendeke, l'un des rares Massaïs présents au Parlement tanzanien, "il est urgent de rétablir une connexion entre les deux réalités". Au-delà des problèmes qui surviennent à proximité des réserves naturelles, "les autorités doivent soutenir les Massaïs en leur fournissant de l'eau, des infrastructures et un meilleur accès à l'université" .
Au risque de les éloigner encore un peu plus de leur mode de vie traditionnel ? "Pas forcément", estime Olivier Genard, responsable de l'unité d'appui aux programmes de l'ONG belge Iles de paix qui participera mi-2015 à un programme de développement en territoires massaïs. "Un meilleur accès aux décideurs et une meilleure maîtrise du droit sont essentiels pour défendre leurs intérêts. Aller à l'université ne signifie d'ailleurs pas nécessairement 'se rendre dans un établissement'. Même les zones les plus reculées ont accès à la téléphonie mobile. On pourrait tout à fait y développer des formations à distance. Sur les quatre ou cinq enfants que compte chaque famille, l'aîné est généralement envoyé à l'école pendant que les autres restent dans le système traditionnel. En accédant davantage à des études supérieures, ils pourraient renforcer les ponts qui existent entre les deux mondes."
Accompagnée par Vétérinaires sans frontières pour le volet animalier, et l'ONG Trias pour le développement d'activités génératrices de revenus, Iles de paix se focalisera sur l'accès à l'eau. Le tout sous la houlette de la Coopération technique belge et les financements du Fonds belge pour la sécurité alimentaire.