Ethnies en péril

Valentin Dauchot Publié le - Mis à jour le

Planète

ENCLAVÉ ENTRE LA Thaïlande, le Vietnam, le Cambodge, le Myanmar et la Chine, le Laos figure parmi les pays les plus pauvres de la planète. Le programme des Nations unies pour le développement le classe en 138e position sur 187 en termes d’indice de développement humain, qui mesure la longévité, l’instruction et le revenu par habitant. Depuis les années 90, pourtant, le parti unique au pouvoir multiplie les réformes pour intégrer le pays dans l’économie régionale et tirer profit de cette situation stratégique, sans parvenir à se détacher de l’aide internationale. Fort d’une croissance de plus de 7 % en 2010, le Laos s’est ouvert avec succès au tourisme international avec ses deux millions de visiteurs annuels, mais la corruption reste endémique et l’économie fort dépendante du secteur agricole.

Comme souvent dans les pays en voie de développement, elle est, en outre, mal répartie. Les grandes villes regroupées dans la vallée du Mékong bénéficient de la plupart des retombées économiques et des infrastructures, à l’inverse de régions ethniques délaissées et sous-équipées en matière d’éducation et de soins de santé. Ces milieux ruraux et montagnards d’une richesse culturelle inouïe pour ce petit pays de 6,5 millions d’habitants ont donc tendance à quitter les campagnes pour les villes, quand ils ne sont pas délocalisés pour faciliter la construction de centrales électriques et l’extraction minière.

Officiellement, le gouvernement recense quarante-neuf ethnies, mais certaines sources en évoquent plus d’une centaine, réparties en trois groupes. Les Lao Loum, majoritaires et basés dans la vallée du Mékong, les Lao Thoeng, issus des hauts plateaux et méprisés par les autres ethnies qui les emploient encore souvent comme ouvriers, et les Lao Soung, populations des montagnes descendues du Tibet, du Myanmar et de Chine au cours des 200 dernières années. Cette dernière catégorie est emblématique. Les Hmongs, qui en constituent le groupe le plus important, cultivent le riz et le maïs sur brûlis, mais ont longtemps vécu de l’opium avant que le gouvernement n’éradique la culture du pavot. Au nom de la lutte contre la drogue et la déforestation, les autorités auraient ainsi déplacé des dizaines de milliers de Laotiens au cours des vingt dernières années, selon un rapport adressé par la "Fédération internationale des droits de l’homme" au Haut Commissariat aux droits de l’homme de l’Onu. Une démarche justifiée par l’accès aux services, aux infrastructures et à la politique selon le gouvernement, qui néglige l’impact de tels déplacements sur des populations fragilisées et vulnérables, sans parler des conséquences culturelles et sociales sur des individus jetés dans un contexte inadéquat.

Dans le cas particulier des Hmongs, il faut encore ajouter le poids de l’Histoire. En 1961, le président Kennedy confirme la volonté américaine d’intervenir dans le conflit vietnamien et charge la CIA d’armer les Hmongs pour lutter contre les communistes laotiens et vietnamiens. Onze mille personnes sont recrutées dans l’"armée secrète" en échange d’une vague promesse d’autonomie. Un an plus tard, le personnel américain se retire officiellement du Laos quand le pays adopte une politique de neutralité, mais les Etats-Unis poursuivent leurs activités clandestines sur le territoire par l’entremise de l’"armée secrète" qui mène une véritable guerre secrète sur le front Lao et affronte les forces régulières vietnamiennes lourdement équipées. Elle parvient à reprendre la "Plaine des jarres", frontalière avec le Vietnam, grâce au soutien de l’aviation américaine, avant d’être massacrée quelques mois plus tard et repoussée dans les montagnes. L’"armée secrète" est dissoute en 1973 après la mort de 12000 de ses soldats, et 120000 Hmongs partent pour les Etats-Unis, par crainte de représailles du régime communiste qui prend le pouvoir en 1975. Certains restent dans les montagnes pour poursuivre la résistance et vivent dans des conditions désastreuses, et des milliers de Hmongs migrent vers la Thaïlande qui leur refuse l’asile politique.

Ces dernières années, plusieurs journalistes étrangers ont relaté les attaques répétées de l’armée laotienne, mais très peu d’entre eux ont eu accès aux zones concernées. Deux journalistes européens ont été emprisonnés avant d’être relâchés, mais leurs guides n’ont jamais été retrouvés, et l’on estime entre 2 000 et 3 000 le nombre de Hmongs qui vivent encore cachés dans les montagnes. En 2009, 4 000 d’entre eux ont été rapatriés de force de Thaïlande pour être placés dans des camps, sans que cette information n’ait pu être directement vérifiée.

Les ONG locales, appuyées par la Fédération internationale des droits de l’homme, estiment que toutes ces ethnies sont encore victimes d’une politique de déplacement systématique qui contribue à leur extinction, et que les Hmongs "paient l’engagement militaire de leurs parents et grands-parents aux côtés des Etats-Unis pendant la guerre du Vietnam". Dans son rapport présenté à l’Onu en février dernier, l’ONG internationale pointe "les écarts entre la réalité et le discours du gouvernement" qui reconnaît officiellement le droit des minorités ethniques, mais interdit toute liberté d’expression, de réunion, d’association et de religion. "La raison majeure pour des pays comme le Laos de signer" des traités et conventions internationaux sur les droits de l’homme est basée sur la "causalité entre ces droits et l’obtention de l’aide internationale", explique l’anthropologue Grant Evans dans un rapport présenté en 2004 devant le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Des principes "viciés par le rôle dirigeant accordé au Parti dont les dirigeants nient systématiquement les faits et rendent quasiment impossible toute vérification sur place". Fait explicite, le régime foncier national ne reconnaît pas le lien existant entre les peuples autochtones et le caractère sacré de leurs terres, qu’il ne serait pas inintéressant de comparer aux concessions foncières accordées en toute opacité aux alliés chinois et vietnamiens. Gageons que les autorités européennes s’en inquiéteront lorsqu’elles se rendront au 9e sommet Europe-Asie, qui se tiendra à Vientiane en novembre 2012.

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