Planète Facebook a annoncé mercredi le lancement d’un nouveau programme de recherche. Objectif : créer un système capable d’analyser ce que nous pensons pour le retranscrire instantanément. L’opération ne semble pas irréalisable, mais pose question.


Imaginez une société dans laquelle vous n’avez plus besoin de téléphone pour communiquer, une société dans laquelle des capteurs discrètement placés sur votre crâne détectent votre pensée, la formalisent et l’envoient aux destinataires que vous avez sélectionnés. Désormais, plus besoin de s’éloigner ou de sortir discrètement votre portable, vous pouvez tenir une conversation avec vos invités tout en envoyant un SMS à vos enfants juste en y pensant. Pour contrôler vos pensées, vous avez été coaché, entraîné, et vous pouvez désormais tenir sans l’ombre d’un problème trois ou quatre conversations en même temps. Pour Facebook, c’est une prouesse technologique… et commerciale, car la société a directement accès à la totalité de vos pensées. Vous vous dites que vous avez mal à la tête ? Facebook vous propose d’acheter un Dafalgan et vous sélectionne une playlist "détente". Vous envisagez de prendre le train ? Facebook vous envoie les horaires et les tarifs des trains. Vous voilà dans un monde dont les services sont incroyablement rapides, personnalisés et bon marché. Mais dans lequel vous ne pouvez vraisemblablement plus empêcher vos pensées d’être analysées et exploitées.

Facebook n’a vraiment pas de chance, le slogan "Vers l’infini et l’au-delà" est déjà pris. Les studios Pixar l’ont donné à leur jouet "Buzz l’Eclair" dans le film d’animation "Toy Story" en 1995. Si la maxime n’avait pas été déposée, nul doute que le géant des réseaux sociaux s’en serait emparé, car ses concepteurs mettent manifestement un point d’honneur à dépasser les limites de ce qui est techniquement réalisable. Dernier exemple en date, la conférence organisée mercredi soir par le groupe en Californie, lors de laquelle ses dirigeants ont annoncé le lancement d’un tout nouveau programme de recherche, la création d’une unité spéciale composée d’une soixantaine de scientifiques dont l’objectif est, ni plus ni moins, de mettre au point un outil capable de décoder directement nos pensées dans notre cerveau pour les retranscrire dans un message.

Pas d’opération chirurgicale

Argument avancé par Facebook : nous passons trop de temps sur nos smartphones. Les dizaines de messages que nous envoyons quotidiennement nous détournent de plus en plus de notre vie "réelle" et nous empêchent de nouer des liens sociaux. Une solution toute simple consisterait à laisser de temps en temps notre téléphone à la maison ou à débrancher l’Internet mobile pendant un dîner, mais cela ne ferait pas les affaires du réseau social qui propose donc au contraire d’accentuer notre connectivité.

"Il n’est pas question d’avoir recours à la chirurgie", a rapidement lancé la responsable de l’innovation de Facebook Regina Dugan lors de sa présentation, bien consciente de la peur que peut légitimement susciter cette annonce. Il s’agit de "mettre au point des capteurs extérieurs et non-invasifs capables de mesurer en haute résolution l’activité de notre cerveau, afin de décoder en temps réel les signaux associés au langage". Ce qui permettrait ensuite en théorie de "retranscrire cent mots à la minute directement depuis notre cerveau", assure Facebook, soit une vitesse de frappe cinq fois plus élevée que lorsque nous écrivons un message à la main.

Les techniques existent

"Scientifiquement ce projet est crédible", commente André Mouraux, professeur à l’Institut de neurosciences de l’Université catholique de Louvain (UCL). "Mais les techniques auxquelles Facebook fait référence sont encore très loin d’être abouties. Les aires du langage sont fortement latéralisées dans l’hémisphère gauche du cerveau. Lorsqu’on envisage de prononcer un mot, une phrase ou que l’on parle dans sa tête, cette partie de notre cerveau s’active - les neurones émettent des signaux électriques - et cette activité varie selon les mots que l’on pense prononcer. Si des outils nous permettaient de détecter cette activité avec une précision suffisante, on pourrait parvenir à terme à retranscrire des mots."

Concrètement, Facebook envisage de placer des électrodes sur notre crâne pour détecter les signaux électriques et d’y ajouter une autre méthode qui consiste à détecter au laser les variations de flux sanguin. "Tout cela existe", poursuit André Mouraux, "mais ça ne permet pas encore d’obtenir une résolution suffisante. Des millions de neurones s’activent différemment selon les mots que l’on prononce, et la vision qu’on en a est encore trop large, trop floue pour pouvoir les distinguer."

Son confrère Jean Vanderdonckt, professeur d’informatique à l’UCL, lui, est plus mitigé. "L’Université de Stanford a publié il y a deux mois les résultats d’une étude qui consistait à placer des capteurs dans le cerveau de quelques personnes atteintes de déficiences de la moelle épinière ou souffrant de la maladie de Charcot. En se concentrant, ces personnes ont été capables de déplacer mentalement un curseur sur un écran représentant un clavier virtuel et de former huit mots en une minute. Mais cette expérience a été réalisée en laboratoire, sur des personnes entraînées, et elle a abouti à l’identification de huit mots. Alors en produire cent à la minute en situation réelle de la vie quotidienne, honnêtement, je n’y crois pas."

Au risque de tout mélanger

Au-delà des questions éthiques (lire ci-contre), l’opération présente en outre des problèmes concrets. Facebook voudrait qu’à terme nous puissions envoyer mentalement un SMS à quelqu’un tout en participant à un dîner ou une soirée. Ce qui signifie qu’il sera impossible de savoir si notre interlocuteur nous écoute vraiment ou s’il est en train d’envoyer un message à quelqu’un. Sous prétexte de nous aider à nous resociabiliser, cette innovation pourrait donc constamment nous empêcher de nous concentrer sur une seule conversation. Pour peu que notre interlocuteur parvienne à développer un degré de concentration suffisant pour alimenter deux ou trois conversations sans se faire remarquer, il faudrait en outre que ses messages ne soient pas parasités par d’autres pensées. Sous peine d’envoyer quelque chose qui ressemblerait à "Bonjour maman, je suis à… Mhhhh il a l’air bon ce petit-four au fromage… un dîner, je te rappelle plus tard."

"S’insérer dans notre tête, c’est la quintessence de l’intrusion dans notre vie privée"

Pour les scientifiques, le projet lancé par Facebook est plausible (lire ci-contre). Reste à voir s’il est souhaitable… Autrement dit : avez-vous réellement envie qu’un capteur placé sur votre crâne traduise instantanément tout ce que vous pensez ?

"Si un appareil est capable de décrypter la pensée, comment va-t-il distinguer les pensées publiques des pensées privées ?" s’interroge Mark Hunyadi, professeur de philosophie morale et politique à l’UCL. "Quand on parle à quelqu’un, on peut très bien se dire ‘mais quel con celui-là’. Comment s’assurer que cette pensée ne lui sera pas envoyée instantanément ? S’il aboutit, ce principe de transcription directe inaugurera une nouvelle forme de pensée. Une pensée dénuée de réflexion où le temps qui existe entre la pensée et sa formulation est supprimé. Or cette formulation, orale ou écrite, joue un rôle essentiel. Quiconque a déjà écrit un texte sait que la pensée vient notamment en écrivant. Ce qui est présenté par Facebook comme un gain de temps n’en est pas un, cela revient uniquement à ignorer la nature même de la pensée."

On sait pour qui vous allez voter

Autre problème et non des moindres, les informations que pourrait retirer le réseau social de notre cerveau. "Les capteurs pourraient être utilisés pour identifier des mots, mais aussi d’autres informations", confirme le neurologue de l’UCL André Mouraux. "Des études ont déjà démontré qu’on pouvait identifier les convictions politiques d’une personne sur base de son activité cérébrale. Facebook pourrait donc élaborer des profils très précis et les placer dans ses bases de données."

Le paradis du marketing

A partir de là, tout est permis, et pour les boîtes de marketing, c’est un véritable paradis. "Pénétrer la pensée, c’est la quintessence de l’intrusion dans notre vie privée", estime Mark Hunyadi. "Tout ce qui se trouve dans notre cerveau peut être instantanément transformé en données. Facebook met en avant les possibles avancées pour la médecine, mais pour moi, ce discours est une supercherie. Le but de cette opération est de contrôler notre cerveau pour anticiper nos désirs et créer des comportements plus automatiques chez les consommateurs." Les études commandées par les publicistes ont démontré que l’exposition d’une personne à un message publicitaire subliminal augmentait la probabilité qu’il achète un produit de 30 %. Imaginez cette probabilité si les publicitaires se glissaient dans notre tête…