Fiasco cosmique chez les Russes

Boris Toumanov Publié le - Mis à jour le

Planète Correspondant à Moscou

Dix satellites perdus et sept lancements de fusées ratés : la Russie a fait fort ces 18 derniers mois. Selon le Premier ministre russe Dimitri Medvedev, qui a convoqué mardi une réunion de son cabinet pour étudier les raisons de ce désastre, le phénomène n’a jamais été observé chez les deux autres leaders des industries cosmiques - les Etats-Unis et la Chine.

M. Medvedev estime que le caractère régulier des échecs de ce genre traduit un retard de la Russie dans ce domaine vis-à-vis de ces deux pays, et menace de sévir contre les responsables de cette gabegie. La perte la plus sensible pour le prestige de l’industrie spatiale de la Russie avait été celle, en novembre 2011, de la station interplanétaire Phobos Grunt, projet spatial russe le plus cher de ces dernières années.

Mais, à Moscou, ce nouveau branle-bas de combat a été provoqué par un accident plus récent, ayant eu lieu dans la nuit du 6 au 7 août. La fusée Proton-M a échoué dans sa mission de placer en orbite les satellites russe et indonésien, respectivement Express-MD2 et Telkom-3, qui représentent désormais un danger pour les autres objets cosmiques. Le revers a été d’autant plus douloureux pour la Russie qu’il est survenu au lendemain du succès de la NASA, laquelle parvenait alors à débarquer sur la planète Mars son robot Curiosity.

Après un long silence, mercredi, le service de presse du Centre spatial Khrounitchev a annoncé que la fiabilité de la fusée Proton-M n’était pas compromise : tous les lancements échoués de cette fusée au cours des cinq dernières années - y compris le plus récent- ont été dus aux défaillances des blocs d’accélération Brise-M, par ailleurs conçus et produits par ce même centre. Dans le dernier cas, les moteurs de Brise-M se sont arrêtés sept secondes après leur mise en marche, alors qu’ils devaient fonctionner pendant 18 minutes et 5 secondes.

Ces constats confirment en partie les soupçons des spécialistes et des médias russes, qui expliquent cette série d’échecs cosmiques par l’indifférence élémentaire des responsables de l’industrie spatiale vis-à-vis de la qualité de leur production.

Pour Alexandre Artamonov, spécialiste en aérospatiale, les échecs systématiques de l’industrie cosmique russe sont devenus " inévitables ". Le secteur ferait aujourd’hui les frais d’une mauvaise gestion, d’un manque de financement et de l’absence totale d’une stratégie de développement plus ou moins valable pour l’activité spatiale.

" L’industrie spatiale russe va à la dérive depuis bien longtemps, explique-t-il. Après avoir exploité jusqu’à la trame l’expérience et le savoir-faire des spécialistes de l’époque soviétique, ceux d’aujourd’hui n’ont entrepris aucun effort visible pour maintenir cette qualité au même niveau. La situation s’est encore plus aggravée après le départ des anciens. Leurs successeurs sont manifestement loin de leur niveau professionnel."

Dans le même temps, M. Artamonov reproche au gouvernement d’avoir prêté ces dernières années très peu d’attention aux problèmes de l’industrie cosmique, permettant aux responsables du Centre Khrounitchev de ne pas réagir, ces cinq dernières années, face aux défaillances notoires du bloc d’accélération Brise-M.

Mercredi, le directeur général du Centre spatial Khrounitchev, Vladimir Nesterov, a présenté sa démission au président Poutine. Mais tout porte à croire que M. Nesterov a été sacrifié. Bouc-émissaire, il aura permis d’épargner Vladimir Popovkine, le chef de l’Agence cosmique fédérale. Selon bon nombre de spécialistes russes, ce dernier porte pourtant la même responsabilité dans le désastre qui frappe l’industrie cosmique de la Russie.

M. Medvedev, lui, a promis d’investir entre 2012 et 2015 dans l’industrie spatiale nationale, évoquant la somme de 650 milliards de roubles (environ 20 milliards de dollars). Toutefois, selon certains observateurs, la mesure sera insuffisante aussi longtemps que la culture technologique et le contrôle de la qualité resteront au niveau actuel.

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