Planète Entretien

L’archéologue belge Nicolas Cauwe, qui n’aime rien tant dans son métier que "capter la différence" et "vulgariser" ses connaissances, a reconstruit l’histoire de l’île de Pâques à la faveur de dix années de fouilles (lire ci-contre). Il avait déjà partagé ses découvertes dans nos éditions (6/11/2008); il les livre aujourd’hui dans un ouvrage intitulé "Le grand tabou" aux éditions Versant Sud.

A l’époque de sa colonisation, l’île de Pâques était couverte de forêts. On a longtemps pensé que son déboisement avait entraîné un effondrement culturel. Vous mettez à mal cette version…

Mes collègues, qui ont prétendu à un effondrement, étaient d’abord préoccupés par la reconstitution de la transformation du paysage et de la végétation sur plusieurs siècles -un travail fondamental sur lequel j’ai pu m’appuyer. Ils ont vu des monuments qui avaient l’air en ruine et en ont tiré une première conclusion, mais je pense que la thèse de l’effondrement n’est plus valable. J’ai eu la chance de pouvoir fouiller plusieurs monuments et trouver quelque chose de nouveau : au lieu de se détruire totalement, parce qu’il y a une crise climatique, les Pascuans ont reconstruit un nouveau monde.

Quel est le “grand tabou” dont vous parlez ?

Je me suis rendu compte que, face aux changements climatiques, ces gens ont instauré, essentiellement à travers le XVIIe siècle, un tabou sur leurs traditions anciennes pour reconstruire une nouvelle société. Instaurer des tabous constitue un système de gestion politique efficace depuis toujours dans toutes les îles de la Polynésie -le mot vient de là-bas d’ailleurs. Cela permet, par une interdiction, d’organiser toute une série de conséquences. Ils ont vraiment transformé tout le système politico-religieux de leur société. C’est la nouvelle histoire de l’île de Pâques que je propose et qui est basée sur des faits réels.

Lesquels ?

On dit toujours que les monuments et statues sont cassés, mais ils sont en fait parfaitement démontés. Les statues ont été couchées, on a mis des tombes par-dessous ou à côté. On a enfermé les monuments sous des masses de cailloux, qui donnent l’aspect de ruines, mais le fait est qu’ils sont intacts en dessous. On a fermé, clôturé tous ces monuments, lentement, sans violence. En 1722, les premiers Européens qui débarquèrent sur l’île ont vu des statues couchées et d’autres encore debout. La dernière statue vue debout remonte à 1838. Ce n’est pas une révolution, mais une transformation, une œuvre humaine étonnante. On a même trouvé des traces de cérémonie : ils mettaient de la poussière rouge avant de démonter un monument.

Comment le déboisement de l’île, qui est aujourd’hui couverte de steppe, s’explique-t-il ?

Deux éléments ont joué, au minimum. Les Polynésiens sont des agriculteurs, il fallait défricher pour installer le village, les champs, les monuments. Mais on sait aussi que le Pacifique est sujet au phénomène El Niño qui augmente la salinité de l’eau. Si la végétation est déjà un peu trop fragile à cause d’une présence humaine importante, la petite touche climatique peut accentuer les choses très fort.

Pourquoi l’île de Pâques et pas les autres îles de Polynésie ?

Le relief n’est pas trop aigu et tout le territoire peut être occupé. Peut-être que cette île a pu -c’est une hypothèse à vérifier encore- être colonisée et connaître un plus grand développement démographique. Dans les autres îles, les volcans sont beaucoup plus aigus et, en général, on ne peut occuper que des vallées et des côtes, laissant une part énorme de ces petites îles intacte. Quand la végétation reste dense, elle supporte beaucoup plus facilement les variations climatiques. Il peut y avoir des dégâts mais pas suffisamment pour empêcher un ressourcement une fois la crise climatique dépassée.

En évoquant la transformation de la société pascuane, vous parlez d’“une belle histoire”. N’est-ce pas aussi une belle leçon pour nous qui sommes affectés par les changements climatiques ?

On pourrait se dire : le climat change et on a peut-être bien en nous la capacité de nous adapter. Mais on ne vit pas dans les mêmes conditions, on ne vit pas le même changement climatique et les relations de groupes dans une société mondialisée sont beaucoup plus subtiles. Je pense que cela peut nous encourager à dire que nous ne sommes pas sans solution, mais de là à dire que les Pascuans ont pu le faire et que donc nous pourrons le faire, non, chacun a sa propre histoire.