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Une trentaine de producteurs français ont racheté un supermarché. Ils y vendent désormais directement leurs produits plutôt que de les livrer à la grande distribution.

Depuis l'hiver 2016, Denis Digel se rend plusieurs fois par semaine dans une grande surface. Lui, est maraîcher. Et depuis quelques mois, ce n'est pas comme client qu'il rentre dans cet ancien magasin d'une grande enseigne de Colmar, en Alsace, mais bien pour y livrer ses produits... et les vendre lui-même. Vendeur, ce n'est pas une première, pour ce paysan du Grand-Est français. Ses parents, et sa grand-mère avant eux, faisaient déjà de la vente directe depuis leur exploitation alsacienne. Quant à ce quadragénaire, déjà dans le métier depuis 25 ans, il complétait la vente au détail par celle aux coopératives, à la grande distribution et aux grossistes.

Mais ça, c'était avant ! Lui et 34 agriculteurs et artisans, complémentaires en termes d'offres, ont racheté un magasin « Lidl », le transformant, il y a moins d'un an, en « Coeur paysan ». Chacun, désormais propriétaire du lieu, y vend directement (et même en personne) ses produits aux consommateurs.

Le circuit court court-circuite-t-il la grande dis' ?

« Historiquement, les agriculteurs et paysans sont les vendeurs de leurs propres produits », souligne denis Digel pour qui la vente directe en magasin n'en est que le prolongement. « En se réappropriant le commerce, on reprend la place qui était la notre dans la société », insiste-t-il. Une place qu'ils ravissent à la grande-dis' ? Avec un modèle novateur de circuit court qui emprunte les outils de la distribution à grande échelle, le maraîcher se défend pourtant de « court-circuiter » ces derniers. « On vient élargir l'offre, en complément de ce qui existe, afin de répondre à une attente forte d'une partie de la population qui veut des gages de traçabilité, demande à connaître l'origine des produits, veut des garanties en termes de qualité, de fraîcheur et de sécurité alimentaire », résume-t-il, se réjouissant d'ainsi contribuer à la perte de « l'anonymat alimentaire ». « Derrière chaque produit, il y a un agriculteur, un paysan, un viticulteur, qui s'engage à faire un bon produit ».

Qui de mieux que le producteur pour personnifier les produits et apporter les garanties recherchées par le consommateurs ? Les permanences en magasin assurées par les producteurs sont, de plus, autant d'opportunités de créer du lien avec le consommateur -et que celui-ci « valorise », pense Denis Digel.

© Coeur paysan

« Une exploitation qui s'arrête, c'est un savoir-faire qui s'éteint »

La rencontre entre ceux qui produisent et ceux qui consomment est plus fondamentalement une manière de valoriser un savoir-faire qui tend à disparaître. « Avec chaque exploitation qui s'arrête, c'est un savoir-faire qui s'éteint, constate Denis Digel. A l'heure ou tant d'exploitations peinent à trouver de repreneurs, « ce magasin permet de créer des vocations et de soutenir les jeunes agriculteurs en consolidant leur plan d'investissement ». Le magasin, c'est un moyen d'anticiper les difficultés rencontrées par les agriculteurs puisqu'il leur garantit un revenu, leur permettant de vivre décemment de leur production.

Faire fi des intermédiaires ne permet dès lors pas nécessairement d'alléger le panier de la ménagère, mais plutôt d'offrir une juste rémunération aux agriculteurs. « La course au bas prix ne peut pas continuer ! Un produit de qualité a un coût », défend l'initiateur du projet, pour qui la situation ne cessait de se déteriorer du fait de la pression sur les prix et les services. Garantir la pérennité du métier dans la région et ainsi développer l'économie locale est au cœur de cette initiative qui offre à la profession une « vitrine » peu habituelle.

Les spécialités locales, reflets de savoirs-faire, remplissent les étales de ce commerce de proximité, participant du même fait à la préservation de l'environnement, et à la revalorisation du métier d'agriculteur, en lui « redonnant ses lettres de noblesse », ponctue Denis Digel.