Inspire

A l'Université populaire d'Anderlecht, on ne s'attarde pas seulement à enseigner des compétences, mais aussi à veiller au développement personnel de chacun.

Dans les couloirs et dans les classes de l'Université populaire d'Anderlecht (UPA), l'info se répand comme une trainée de poudre : la visite de l'exposition "J'aurai 20 ans en 2030" et celle de la ville de Liège en a valu le détour. "On a beaucoup appris", commente de sa voix aigue Nassira. Elle et son mari sortant rarement d'Anderlecht, cette journée s'assilimait à une expédition dont le couple "a bien profité". "Nous étions tous ensemble, en groupe", ajoute la cinquantenaire avant de regagner son cours d'informatique. "Elle fait partie des meilleurs éléments", nous glisse-t-on. C'est que Nassira s'en sort déjà pas mal, avec l'ordinateur. Par contre, elle a des difficultés à gérer les e-mails, confie-t-elle. "Dans un monde où tout est informatisé, il est important de pouvoir se débrouiller et de tout connaitre. Je souhaite être indépendante et m'occuper moi-même de mes affaires plutôt que de demander de l'aide à mes enfants", poursuit-elle.

Dans la classe voisine, les "savantes" de l'atelier couture se comptent sur les doigts d'une seule main. Dans un silence religieux, chacune s'affaire, consciencieusement, derrière sa machine à coudre. Le cours touchant à sa fin, Zouayda par contre, range fils et aiguilles dans leur boite. "J'aime bien ça, la couture", entame-t-elle. "Je me contente de faire des retouches, de réparer les vêtements usés, les rideaux. C'est pratique et puis ça nous fait faire des économie", explique-t-elle. Ravie de ce qu'elle y apprend, elle passerait bien davantage de temps à l'UPA que ces deux matinées par semaine. "Ca m'occupe, glisse cette mère de quatre enfants devenus adultes. J'aime les rencontres, surtout de personnes d'origines différentes", poursuit-elle timidement. D'abord réservée, peu sûre des mots qu'elle utilise dans un français adopté au fil des années passées en Belgique, les phrases sortent finalement avec davantage d'assurance. Pour elle d'ailleurs, ces cours sont "une manière d'apprendre le français".

A travers ces deux témoignages, poind cette double dimension : d'une part, l'apprentissage de compétences concrètes ; de l'autre, le développement personnel et le lien social.

Melting pot

Nassira et Zouayda font parties des 280 personnes qui participent hebdomadairement aux activités de l'UPA. Âgée de même pas 5 ans, la jeune université née au départ d'un projet luttant contre la fracture numérique a grandi rapidement et propose aujourd'hui des cours de français, informatique, multimédias, couture, théâtre, un suivi scolaire pour les enfants, des sorties culturelles... Ceci principalement à destination de "publics populaires". L'UPA est une petite institution et draine des habitants du quartier de Cureghem dans lequel elle est implantée. "Mais pas que, souligne Soumaya Mettioui. L'Université se veut être un lieu d'accès au savoir pour tous", poursuit sa fondatrice et directrice. Le public vient d'autres communes bruxelloises, villes belges et issu de l'immigration.

Récemment, elle a été reconnue organisme d'éducation permanente et de cohésion sociale, lui amenant, à côté des sponsors, mécènnes et bénévolats, des subsides indispensables à son bon fonctionnement.

Innovations pédagogiques

Au sein de ce vaste bâtiment anderlechtois, l'accès à la connaissance est condidéré comme la porte d'entrée vers l'action et le changement. "On valorise les savoirs de chacun sans les hiérarchiser. Cela participe à l'épanouissement et dès lors à lmencipation". A travers le développement de compétences, c'est celui de la personne dans son entièreté qui est recherché.

"Lors du cours de couture, les participantes ont échangé sur la filière du textile. Lors de l'atelier multimédia, les savants n'apprennent pas seulement des outils, mais réalisent un projet sur des thématiques qui leur permettent d'y mettre leur vécu, cite en exemple Soraya Soussi. Tout est matière. Les cours permettent de faire naitre la discussion. Les participants sont tous tellement différents que le débat n'en est que plus riche... et animé !", commente la responsable communication. "Les ateliers et activités ont clairement l'objectif de transmettre des compétences, mais ce sont aussi des prétextes pour aller à la rencontre de soi-même et de l'autre ; ils permettent d'éveiller à la conscience citoyenne pour être un acteur de la société et, peut-être, la changer", complète Soumaya Mettioui.

Car le système pédagogique mis en place a été inventé de toute pièce. "On ne s'inscrit pas tout à fait dans la pédagogie active", analyse la jeune directrice de l'université. Et comme les mots influencent le réel, il s'agissait de trouver une appellation fidèle à la pratique. Ce sera "les pédagogies inspirées" : inspirées des participants, de ce qu'ils sont, de leurs compétences et de leur histoire, chacun s'impliquant dans des apprentissages à double sens dans lesquels ils s'engagent à donner et à recevoir ; inspirées du contexte dans lequel ils évoluent, des réalités socio-culturelles et économiques qui sont les leurs.

Ce sens critique et cette force d'initiative, ils peuvent déjà l'exercer au sein même de l'université puisqu'ils ont le loisirs de proposer des projets. "Parfois, c'est même un tremplin professionnel", se réjouit Soumaya Mettioui.

Dynamique de la rencontre

En filigrane des projets, il y a la rencontre entre les participants. "Nous tentons de provoquer les interactions et donc les liens entre les apprenants et de décloisonner les ateliers", commente Soumaya Mettioui, qui a à coeur de maintenir les échanges intergénérationnels entre participants de 5 à 99 ans. Et puis, dans certains groupes, cela s'avère fort utile. Nathalie est professeur de français et l'une de ses classes est composée exclusivement d'hommes syriens. "Ce n'est pas facile à gérer... De plus, ils passent à côté de la richesse de la diversité socio-culturelle de l'UPA". D'où la nécessité de "casser l'homogénéité, sans toutefois forcer la diversité". La problématique dépasse d'ailleurs les murs de l'UPA : "On essaie de les emmener hors de leur zone de confort, de leur faire voir autre chose... et de les confronter à la langue française, dont ils admettent ne pas avoir réellement besoin au quotidien."