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La Ferme de Froidmont Insertion organise des formations de commis de cuisine et de maraîchers à destination des chômeurs de longue durée. Le travail y est considéré comme un vecteur d'inclusion non seulement professionnelle mais aussi sociale.

« La parabole du talent dit qu'à celui qui n'a rien, on enlèvera tout, raconte Thierry de Stexhe. Mais personne n'a rien. On a toujours au moins une ressource pour faire face. Il se peut qu'elle soit cachée ou qu'on n'ose pas l'utiliser », poursuit le directeur de la Ferme de Froidmont. S'il prend en exemple cette histoire tirée de l’évangile, c'est qu'elle est à la base de la réflexion qui a amené cet ancien responsable RH chez Danone à mettre en place cette structure pluridisciplinaire du Brabant Wallon. Thierry de Stexhe a transformé cette ferme bien connue des habitants de Rixensart, autrefois occupée par une congrégation de Dominicains, en un lieu d’accueil, de rencontre, de logement et, surtout, de formation. Ce dernier pôle constitue le « cœur d’un projet visant à remettre l’humain au centre des préoccupations ». Issus d'un public longtemps éloigné de l’emploi, les participants effectuent ici un plongeon dans le bain professionnel .

Deux filières formatrices

Ce centre agréé d’insertion par le travail s’adresse aux chômeurs de longue durée et accueille en majorité des personnes n'ayant pas obtenu le diplôme de l'enseignement secondaire. Il a développé pour eux deux filières professionnelles que ses concepteurs jugent à forts débouchés pour l’une, la cuisine (commis de cuisine et de salle) ; en pleine expansion pour l’autre, le maraîchage. La formation - de 6 à 8 mois dans le premier cas et de 15 à 16 mois dans le second - permet de développer un projet professionnel propre à chaque apprenant. Le lieu offre un terrain de jeu grandeur nature : les stagiaires travaillent dans un contexte de production et de commercialisation réelle, les commis de cuisine ont un restaurant à faire tourner et s'approvisionnent notamment en fruits et légumes bio (90% des produits du restaurant le sont) auprès de leurs collègues maraîchers. Ces derniers exploitent une partie des 2 hectares de terres mises en prêt ou louées à la Ferme par la commune, la Région ou des particuliers.

© D.R.

Pédagogie active du compagnonnage

La Ferme de Froidmont a conçu ces apprentissages selon la « pédagogie active de compagnonnage ». « Les stagiaires n'ont pas accroché avec le système d'apprentissage classique, explique Tom, formateur en maraîchage. On les y amène donc autrement, en donnant du sens : par l’expérience, l’action et l’interaction. » La transmission des savoirs se fait « pas à pas », en construisant sur les acquis des stagiaires, notamment afin « qu'ils aient le sensation d'apprendre par eux-mêmes. C'est important qu'ils soient acteurs de leurs apprentissages », glisse Tom.
Les arrivées permanentes de stagiaires favorisent par ailleurs « l'acquisition de compétences par le contact des pairs ». « Après avoir reçu et interprété des savoirs, ils restituent ce qu'ils ont appris », complète notre interlocuteur

Enfin, grâce à cette stratégie des petits, ni la période de formation ni un projet professionnel futur n'apparaissent comme une montagne insurmontable.

« Pour moi, maintenant, et pour plus tard »

Cette entreprise d’économie sociale pense la formation par le travail comme un moyen d’insertion socio-professionnelle. « Les deux objectifs sont intimement liés », commente Thierry de Stexhe.

D’un côté, la formation, à l'issue de laquelle est délivré un certificat de réussite, procure d’évidentes compétences à valoriser dans un projet professionnel. Les formateurs s'appliquent donc à faire « vivre le métier, plonger les stagiaires dans ses réalités pour qu'ils ne tombent pas de haut en y arrivant ».

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De l'autre, elle permet de travailler sur l’estime de soi et le comportement au travail : « Les stagiaires reprennent confiance en eux, réalisent le rôle qu'ils ont dans la société, changent le regard qu’ils portent sur eux-mêmes et qui est souvent le plus paralysant », explique encore le directeur. C'est ainsi que Tom décrit le lieu comme « une école de travail » : les apprenants y intègrent des compétences techniques mais aussi des compétences comportementales. « Nous transmettons autant de savoir-être que de savoir-faire », dit je jeune formateur.
La formation offre en effet un cadre, des règles, de la discipline. « J'ai retrouvé un rythme de vie et le contact avec les gens venant d'horizons très différents », confie ainsi Stéphane. Une période de dépendance l'a éloigné du monde professionnel. Cet ancien traducteur de 40 ans considère cette formation comme « une étape dans un processus de rédemption ». Aujourd'hui, il est convaincu que c'est une opportunité de réaliser un « rêve d'enfant » : le maraîchage. Avec la particularité, à la lumière de son propre parcours, de proposer ses ateliers dans des centres de post-cure. « Le contact avec la nature, le travail manuel, la fierté qu'on en tire, le fait d'être occupé. Tout cela est bénéfique pour ce public-là », analyse-t-il.

Ici, on pense au jour le jour avec le regard tourné vers l'avenir. « Ils s'impliquent en se disant : c'est pour moi, maintenant, et pour plus tard », résume Bertrand, formateur des commis de cuisine et de salle.

Tous dans le même bateau

Aujourd'hui, la Ferme de Froidmont fonctionne avec une équipe de 8 personnes. Trente-cinq pourcent de son budget provient de subventions de la Région Wallonne dans le cadre de ses activités de remise à l'emploi et de formation professionnelle. Quelques 22 000 heures ont été données en 2017 à une quarantaine de stagiaires, au terme desquelles 65 % d'entre eux ont trouvé un job. A noter que les bénéficiaires d'un revenu de remplacement (allocations de chômage, RIS, mutuelles, ...) le gardent pendant toute la durée de la formation et qu'ils sont également dispensés de recherche d'emploi.

La ferme s'autofinance pour les deux tiers restants de son budget. Au-delà des formations qui permettent de « remettre ce public à bord », elle organise toute une série d'événements, gère une quinzaine de logements « de transition » à bas prix, vend des paniers bio, met en location des parcelles pour des potagers partagés. Outre le fait d'être une source de revenus, ces activités ont en commun un objectif : faire se rencontrer un public diversifié, des gens d’ici et d’ailleurs, aux parcours variés, initier l'échange et le débat.
« L'occasion fait le larron », commente avec malice Thierry de Stexhe, qui préfère alors parler d' « inclusion » plutôt que d'insertion. « Nous sommes tous dans le même bateau…  Faisons, ensemble, notre possible pour qu’il flotte », ponctue-t-il.