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Abou Ahmed Salim, chef réputé à Alep, a repris un restaurant au coeur de Molenbeek.

D'Alep en Syrie à Molenbeek au coeur de Bruxelles. Abou Ahmed Salim, 53 ans, se frotte encore souvent les yeux, en pensant au parcours accompli. Pour l'heure, le quinquagénaire est affairé à la préparation de son « Chawarma , » le meilleur de Bruxelles, explique-t-il fièrement.

Le Solimar et Volubilis a ouvert depuis près de trois mois sur le Boulevard Léopold à Bruxelles et la clientèle ne désemplit pas : des fonctionnaires de la communauté flamande côtoient des employés d'une grande banque et des habitants du quartier. Dans ce brouhaha, le néerlandais, le français , l'arabe et le swahili se mélangent facilement sous le regard amusé d'Abou et deux de ses fils, Ahmed et Mustapha, qui ont repris ce restaurant molenbeekois. Le regard du réfugié syrien se tourne vers le passé. Cette réussite, l'homme la doit à une incroyable ténacité et à sa grande passion : la cuisine. 

Retour en arrière. Nous sommes le 22 janvier 2014, la ville d'Alep est bombardé de toute part. Craignant pour sa vie et celles de sa famille, Abou Ahmed Salim n'a plus le choix. Il laisse tout et s'enfuit vers la frontière turque. Et c'est un véritable petit empire que l'homme laisse sur place. Les restaurants Somar sont une institution à Alep, réputée pour sa cuisine raffinée. Salim, qui a repris le restaurant de son père, y travaille depuis 40 ans. « Les Libanais ont appris à mieux « habiller » leurs plats, mais la base vient de chez nous à Alep. Avant la guerre , on faisait la file sur le trottoir pour goûter mes mets », assure Salim. Mais en quelques heures, la vie de la famille de Salim se brise. Les destins se séparent. Abou Ahmed Salim se retrouve, avec l'un de ses fils, à Mersin, au sud-est de la Turquie. De là, il traverse le pays et embarque clandestinement vers l'île de Symi, en Grèce. « Le bateau gonflable était prévu pour une quarantaine de personnes maximum et nous étions 67 », se souvient le quinquagénaire. Il restera 11 jours sur la petite île grecque avant de passer par Athènes. Puis c'est le parcours classique à travers la route des Balkans : Macédoine, Hongrie, où il sera arrêté et mis en prison durant quelques jours, Autriche, Allemagne et Belgique. « Mon premier choix, c'était de rester en Allemagne », avoue Salim. « Mais finalement, j'ai atterri en Belgique via des connaissances. Et c'est mieux que l'Allemagne : les gens sont plus sympas et il existe une grande communauté arabe, ce qui a facilité notre intégration ».

Alep, Binche et Molenbeek

Il faut dire que le Syrien a mis toutes les chances de son côté pour être bien accueilli dans notre pays. Dès son arrivée au centre Fedasil de Binche, il demande au directeur de pouvoir faire la cuisine pour l'ensemble des réfugiés et du personnel. « Le directeur a hésité et cela a mis deux semaines avant que je puisse entrer dans les cuisines ». L'homme cuisinera près de 11 mois à Binche. Histoire de ne pas perdre la main.

C'est une rencontre qui amènera finalement le Syrien à Molenbeek. Alors qu'il est sur le chemin de l'Allemagne pour y reprendre un restaurant, un ami l'appelle. Il veut absolument lui faire rencontrer Hassan Rahali, un Molenbeekois qui recherche désespérément un repreneur à son restaurant. « J'avais mis des annonces partout, sur les réseaux sociaux notamment. Mais personne ne s'est manifesté. Les jeunes n'ont plus la rage. Abou Ahmed Salim l'a », explique le Bruxellois.

A l'époque, le restaurant d'Hassan s'appelle le Volubilis et les affaires ne sont pas au beau fixe. « L'objectif était de faire un vrai restaurant gastronomique à Molenbeek. Mais c'était sans doute trop tôt pour le quartier ». Le restaurateur molenbeekois fait alors appel à Brusoc, la filiale de Finance.brussels (anciennement Société régionale d'investissement de Bruxelles), qui finance l'économie sociale et les très petites entreprises dans les quartiers fragilisés. La société publique octroie un prêt pour que le restaurant puisse survivre. « C'est notre rôle de soutenir les oubliés des banques », explique Serge Vilain, le patron de Finance.brussels.

© BORTELS CHRISTOPHE

Ce coup de pouce permet à Hassan Rahali d'envisager un futur pour son établissement. « J'avais une certaine appréhension quand j'ai rencontré Salim pour la première fois », admet Hassan. « Pour moi, il était important que nous reprenions ce restaurant à deux. Et pour lui aussi : il m'a dit qu'il avait besoin de moi car j'étais ses yeux et sa langue alors qu'il ne connaissait personne ici. Il m'a très fortement soutenu lors du décès de mon père il y a cinq mois. C'est devenu un second père pour moi ».

Salim a le sourire : sa femme et sa belle-fille arriveront prochainement. Avec ses prix bas, le Solimar-Volubilis fait un chiffre d'affaire quotidien de 600 euros. Il faudrait atteindre 1000 euros par jour pour que l'affaire soit rentable et pour que Salim puisse faire vivre sa famille. L'homme a de l'ambition. Il veut ouvrir une véritable chaîne à Bruxelles. « Il se renseigne sur des endroits libres, me demande d'aller plus vite. Parfois, je dois le calmer », rigole Hassan Rahali.