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Dans la rue, la dignité prend des coups. Il y a des urgences : manger, boire et trouver un coin de porte, deux mètres carrés dans un couloir ou un squat pour passer la nuit. En mode survie, l’hygiène devient un luxe. Il existe des structures (lavoirs, douches publiques…) pour les personnes en situation de précarité. Mais beaucoup n’arrivent pas jusque-là. Parce qu’ils ont peur ou se méfient des “institutions”. Parce qu’il y a des horaires trop étroits, un accès trop réglementé, des files et une attente trop longue et puis un temps de douche trop court… Parce que 1€ ou 1,5  €, c’est trop cher quand on n’a rien. Parce qu’ils ne veulent pas quitter leur carton ou abandonner leur caddie devant l’entrée du métro, au risque de perdre “leur” place en rue.

Depuis janvier, “Rolling douche”, un motorhome spécialement équipé de sanitaires, propose un service d’hygiène mobile aux personnes en situation de grande précarité. Le véhicule sillonne le centre de Bruxelles trois après-midi par semaine.

Vendredi après-midi, Rolling Douche faisait halte rue des Sols, près de la Gare centrale. Pour proposer une douche mais aussi un café, des biscuits, du temps, de la bienveillance.
© DE TESSIERES JOHANNA

De l’eau, du temps, de la bienveillance

Après cinq mois de maraude, le “Rolling Douche” est encore au début de l’aventure. “On pense toujours que les personnes sont plus autonomes en été. Ce n’était pas vraiment prévu, mais on a plus de monde aujourd’hui qu’en hiver”, observe Pascal Biesemans, travailleur social et directeur opérationnel du projet. “Les gens demandent des douches pour se rafraîchir. On remplit aussi beaucoup de bouteilles d’eau”. Le réservoir de 160 litres ne suffit pas toujours. “On peut se brancher sur Hydrobru, comme les pompiers, mais nous, on doit payer l’eau…”.

“Rolling douche”, c’est une asbl qui a vu le jour en mai 2016, montée de toutes pièces par trois amis. L’idée est née autour d’un verre, en partageant sentiments et expériences sur les difficultés des personnes à la rue. L’un d’eux avait découvert l’existence, à Paris, de l’association Mobil’douche, qui tente de répondre aux besoins primaires de ce public démuni. Ils décident de partir en maraude à Paris, avec l’équipe de Mobil’douche, pour expérimenter le concept. Ils en reviennent convaincus : il y aura un “Rolling Douche” à Bruxelles.

“Dans la rue, les plus précarisés ne peuvent pas prendre soin d’eux. Comment se respecter quand plus personne ne vous respecte, quand tout le monde vous fuit   ? On voulait agir. En proposant une douche, du savon, du shampoing, des vêtements propres…”, explique Anne-Françoise Moyson, de l’équipe “Rolling Douche”. Mais aussi une tasse de thé ou de café, des biscuits, du temps, de la bienveillance. Il s’agit surtout de nouer le contact avec les personnes.

Mille cartes de visite de l’Asbl ont été distribuées. Les douches sont gratuites, sans inscription et sans liste d’attente. En moyenne, sur une après-midi, 5 à 6 sans-abri ont l’occasion de prendre du temps pour eux dans la camionnette aménagée.

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Juste un prénom

“La seule chose qu’on demande, c’est un prénom. Mais ça peut aussi être un surnom”, précise Pascal Biesemans. Pour sortir les visages de l’anonymat et de l’invisibilité.

Le motorhome se rend régulièrement à certains endroits et de manière plus épisodique à d’autres. Il fait souvent halte aux abords de la Gare centrale (lire ci-dessous) et de la Gare du midi, où se concentrent les “fidèles” utilisateurs. “Ils sont environ vingt-cinq. La difficulté, c’est que le public bouge tout le temps. On voit certains quelques fois et puis ils disparaissent”. Une dizaine d’habitués de la douche mobile appellent aussi le numéro de GSM de l’Asbl pour que le motorhome se rende à Jette ou à Molenbeek. “On essaie qu’ils se rapprochent le plus possible : perdre trois quarts d’heures sur une après-midi dans les bouchons de Bruxelles, ça n’a pas de sens”.

Les maraudes de “Rolling douche” sont organisées exclusivement avec des bénévoles. La petite équipe tourne actuellement avec 25 personnes (dont  une enseignante, des éducateurs spécialisés, une infirmière, des ingénieurs, une étudiante en médecine…) L’Asbl, soutenue par la Fondation Roi Baudouin, fonctionne sur base de dons privés.

Ce n’était pas prévu, mais on a plus de monde aujourd’hui qu’en hiver”.

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“Je dois être beau. Demain, je vois ma fille”

Le motorhome de Rolling Douche est garé rue des Sols, dans le quartier de la Gare centrale. Un homme sort du motorhome, en se séchant les bras et les cheveux, encore humides, avec une serviette. David a la trentaine, les yeux vert clair et les dreadlocks attachés. C’est la première fois que cet habitué de la Gare centrale teste la douche mobile. “Cela faisait longtemps que je voulais essayer. J’ai demandé qu’on me réveille quand la camionnette arrive”. Lors des journées de forte chaleur, David préfère dormir la journée et vivre la nuit. “Sinon, cela devient intenable. Mais du coup, je suis totalement décalé. Quelle heure est-il ?”.

Assis à la petite table installée sur le trottoir, il raconte qu’il a l’habitude de se rendre dans les centres de la capitale qui proposent des douches. Mais ce n’est pas idéal, dit-il. “On doit tout emporter avec nous, ne rien laisser pour ne pas se faire voler. On risque aussi de se faire prendre notre place. Rolling douche vient à nous. C’est mieux. Et en plus, c’est gratuit”, détaille-t-il. Ce sont les autres sans-abri qui fréquentent le quartier qui lui a parlé de l’initiative. “J’ai déjà vécu dans un camion comme ce motorhome. Je sais que la douche est étroite mais elle me fait énormément de bien. Surtout par des chaleurs pareilles !”.

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Chaussure à son pied

D’autres sans-abri arrivent au compte-gouttes. En attendant que la douche se libère, ils s’installent à la table, autour d’un café ou d’une soupe aux boulettes et discutent avec les bénévoles. “Il y a la douche mais ensuite, on nous donne une nouvelle tenue, pour qu’on ne remette pas nos vêtements sales”, indique Jean-François, “Demain est un jour très important pour moi. Je dois être beau. Je vois ma fille de cinq ans !”, ajoute le jeune homme en souriant. Il essaie plusieurs paires de chaussures. “Il faut que je sois présentable”. Dans la rue depuis plusieurs années, Jean-François fêtait ses 25 ans vendredi. “Il y a des hauts et des bas, sans cesse. Parfois je m’en sors, et puis je replonge. Mais cette fois, ce sera la dernière”. Il explique, d’un air grave, souffrir de dépression sévère depuis plus de 11 ans. Le motorhome de Rolling Douche lui permet de soigner son image. “C’est surtout pour l’hygiène et l’estime de soi”.

L’avantage de la douche mobile, c’est qu’il ne doit pas quitter sa place bien longtemps. “Je demande à mes bons amis sur place de surveiller mes affaires et le chien. Je ne pourrais pas tout emporter avec moi. Il y a plusieurs pulls, des couvertures. J’ai du planquer les bouteilles d’eau reçues par le Samu Social car par ce temps, on se les fait facilement voler”. Le jeune homme vient de trouver chaussure à son pied.