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L'alimentation bio et durable s'invite dans les commerces. A la demande de plusieurs d'entre eux, la Mission locale d'Etterbeek a mis en place une formation spécifique à la vente de ces produits. Emploi(s) à la clé.

Laurence réorganise les rayons de l'épicerie bio de la Ferme Nos Pilifs, puis s'en va discuter derrière le comptoir de la boulangerie avec les travailleurs handicapés qu'elle encadre. Cette fonction, voilà à peu près six mois qu'elle l'occupe avec bonheur. Une réorientation professionnelle de taille pour cette opticienne (lire son portrait ci-dessous). Un changement radical réalisé au terme d'une formation taillée sur mesure pour cet emploi, mise en place par la Mission locale d'Etterbeek : "vendeur/euse spécialisé en produits bio et durables".

Une intuition vérifiée sur le marché

Tout est parti d'une intuition. Celle de Déborah Seghin. « En tant que consommatrice, il m'arrivait souvent de faire demi-tour lorsque je me rendais dans des magasins bio parce qu'y faire mes courses prenait du temps, je manquais de conseils et de guidance. J'avais le sentiment d'avoir affaire à des passionnés plutôt qu'à des vendeurs avertis », se souvient la responsable Développement de la Mission locale. N'y aurait-il pas là un vide laissé par les organismes de formation alors même que les structures qui se consacrent à l'alimentation durable se multiplient ? Les acteurs du secteur seraient-ils demandeurs d'un personnel spécifiquement qualifié ? Ayant en tête un projet de formation en maraîchage bio arrivé un peu trop en avance sur le marché, elle se demande si ce métier auquel elle songe ne serait pas trop avant-gardiste. Il semble que non.

Après consultation des acteurs du bio en Région Bruxelles-Capitale, cette intuition se vérifie : le besoin de vendeurs qualifiés est criant, de l'aveu même des commerçants bio : « Il est difficile de trouver du personnel alliant les exigences et compétences du profil commercial et les connaissances pointues en produits issus de l’alimentation bio et durable », confient-ils.

« 'Allez-y, foncez !', nous a-t-on dit », raconte Déborah Seghin. Les Missions locales, en tant qu'expertes en matière d’accompagnement des chercheurs d’emploi, organisent en effet régulièrement des actions de formation. Confortée par l'enthousiasme suscité par la suggestion, la branche d'Etterbeek a donc lancé sa filière "vendeur bio" en 2016. Le programme est réfléchi avec les acteurs du secteur, pour coller au mieux à leurs besoins : cours de vente, de droit, de néerlandais; analyse des produits et des labels bio, de l'étiquetage; rencontres multiples avec des éleveurs, agriculteurs et autres herboristes; compréhension des échanges commerciaux mondiaux,... Le programme est riche. Il dure quatre mois et demi, incluant un stage de 6 semaines. La personne formée inscrite chez Actiris continue par ailleurs de toucher ses indemnités de chômage ainsi qu'un euro (brut) par heure de cours.

« On a reçu une centaine de dossiers d'inscription... pour seulement 12 places »

Dès sa première édition, la formation a suscité un intérêt immense. « On a reçu une centaine de dossiers d'inscription... pour seulement 12 places », raconte Déborah Seghin. Poursuivant un objectif de remise à l'emploi, la Mission locale consacre dix places à des personnes infra-qualifiées. Pourtant, « c'est un public que nous avons encore du mal à toucher. Il ne faut pas nécessairement être passionné ou consommateur de produits bio pour entrer dans la formation ». Car « vendeur de produits bio reste un métier de vendeur avant tout », souligne Thierry Valentin. Responsable Alimentation durable à la Ferme Nos Pilifs, ce dernier insiste sur l'intérêt de ces profils "terre-à-terre et moins idéalistes" que ne sont pas spécialement les personnes titulaires d'un master ou d'un baccalauréat qui ont décidé de changer de carrière professionnelle par "idéal de vie et recherche de sens". Ceux-là sont souvent "moins tournés vers la vente et le besoin, tout de même, d'assurer la rentabilité"...

Thierry Valentin, comme ces homologues d'autres magasins, estime que cette formation "est importante en ce qu'elle enseigne cette fibre commerciale spécifique aux produits que nous vendons. La personne sera à même de jouer son rôle de conseiller mais aussi un rôle logistique, de composition de rayon, de contact avec les fournisseurs,... », se réjouit-il.

Mise à l'emploi au-dessus de la moyenne

Le stage en fin de parcours est une « porte vers l'emploi ». La dernière session a permis de mettre à l’emploi 80% des stagiaires. « Ces résultats sont très encourageants et démontrent qu'il y a des opportunités d'emploi. Le secteur est en pleine expansion : les petites chaînes grandissent, les grandes surfaces développent leurs rayons bio. La tendance va se poursuivre », prédit Déborah Seghin.

Mais l'avenir de la formation est incertain. Certes, elle a démontré sa pertinence et sa nécessité sur le marché, répondant à une demande clairement exprimée par les acteurs du secteur. Mais les projets menés par les Missions locales le sont sous l'étiquette de l'innovation et ne sont dès lors financés que pour trois années par le Fonds social européen, Actiris et Bruxelles-Formation. La dernière édition de la formation en vendeur bio et durable débutera au mois d'août. Ce terme atteint, le projet devrait être repris (tel quel ou amendé) par un organisme de formation ou une structure privée pour subsister.


TEMOIGNAGES

En quatre mois, de la formation aux rayons

Marie Pleven et Laurence Caulier font partie de la seconde "promo", sortie de la formation en vendeur de produits bio et durables à la fin de l'été dernier. Mais cette période semble déjà loin tant les deux femmes ont parcouru du chemin depuis lors. Leur stage de six semaines, compris dans le cursus, leur a, à toutes les deux, ouvert la porte de l'emploi.

De l'agroalimentaire à l'alimentation bio

"Je ne m'y attendais pas", réagit Marie Pleven. A 33 ans, cette Bretonne est devenue cheffe de rayon dans un magasin bio de la capitale. "Je continue à apprendre et à être formée mais j'ai dans le même temps des responsabilités. C'est extrêmement galvanisant". Ayant quitté l'école tôt, elle a travaillé dans le maraîchage, dans l'horeca mais aussi dans l'industrie agroalimentaire. « J'y ai vu des choses avec lesquelles je suis en désaccord. Des poulets que l'on gonfle d'eau et de sel, des légumes consommables que l'on jette parce qu'ils ne répondent pas aux calibres demandés... On marchait sur la tête », se souvient-elle. Venant d'une région agricole, elle a par ailleurs observé les ravages de l'agriculture intensive et non raisonnée sur l'environnement et sur la qualité des sols. Non diplômée, elle cherche alors une formation et tombe « par hasard » sur celle de la Mission locale d'Etterbeek. « Ca a été une révélation, s'enthousiasme-t-elle. La formation demande une grande implication mais elle est primordiale, complète et enrichissante tant du point vue personnel que professionnel ». Elle y a appris les techniques de vente qui lui manquaient mais aussi les spécificités des produits qu'elle est aujourd'hui amenée à vendre et à conseiller. Le contrat FPI de 6 mois (salaire payé par le CPAS et l'employeur) sous lequel elle a été embauchée a des chances de déboucher sur un CDI.

Tata Yoyo a changé de lunettes

Son parcours ne la prédestinait pas à travailler dans le domaine de l'alimentation durable. Opticienne « par obligation filiale » pendant trois décennies, Laurence a remis en question ses choix professionnels, dérangée par la pression de vendre pour rester rentable, épuisée par les efforts à consentir pour maintenir le navire à flot. "J'avais besoin d'un métier d'avantage en accord avec ma vision de la vie et le sens que je lui donne », justifie-t-elle. Un stage en détermination de projet donné par Actiris la met sur le chemin de l'alimentation bio et durable. La formation mise sur pied par la Mission locale d'Etterbeek semble être faite sur mesure pour cette femme qui a atteint la cinquantaine. Elle prend finalement le risque de tout lâcher pour une formation qui, en bout de course, n'offre pas de promesse d'emploi. « Cela m'a fait comprendre que le travail dans le secteur de l'alimentation durable est une vocation », commente-t-elle depuis l'épicerie de la Ferme Nos Pilifs où elle a un rôle d'électron libre, tantôt à la vente tantôt dans des tâches d'encadrement, de comptabilité ou de production. « On m'appelle Tata Yoyo », s'amuse celle qui a « découvert un monde », dans lequel elle se sent « parfaitement à sa place ».