Inspire

À 21 et 22 ans, Manuela et Fanny se sont levées un matin avec l’envie de relever un drôle de défi : bannir les pailles en plastique à Bruxelles. Alors qu'elles sont toujours sur les bancs de l’université, elles ont décidé de fonder l’ASBL What About Waste (WAW) afin de sensibiliser les citoyens et les restaurateurs au gaspillage de ressources que constitue ce banal accessoire.

De son côté, la ministre bruxelloise de l'Environnement évalue l'opportunité de leur interdiction.

C’est pendant une période de révision que Fanny Everard, fondatrice de WAW, fait un constat interpellant. Chaque matin, elle buvait le jus d’orange soigneusement pressé par sa grand-mère avec une paille en plastique. Au bout de trois semaines, elle avait consommé à elle seule 21 pailles qui allaient terminer leur vie dans une poubelle, après seulement cinq minutes d’utilisation… Quand on sait qu’une seule paille met environ 500 ans à se décomposer en petites particules, imaginez ce que représente l’accumulation de ce déchet à l’échelle d’un (petit) pays comme la Belgique.

"C'est à ce moment-là que j'ai décidé que mes habitudes devaient changer, parce que j'ai compris que les choix que je fais aujourd'hui déterminent la façon dont vous vivrez demain", souligne la jeune femme sur son site. Animées par la même envie de participer au changement, Manuela et Betty – leur designeuse - rejoignent peu de temps après le mouvement. Depuis lors, l'équipe a retroussé ses manches et s'en est allée frapper à la porte des restaurateurs, bars et cafés pour les sensibiliser à ce fléau écologique. Armées de leurs pailles métalliques, Manuela et Fanny comptent bien montrer qu’il existe des alternatives accessibles. "Les gens semblent tout de suite démotivés quand il s’agit d’entamer une démarche écologique. C’est donc plus facile d'amener l’écologie vers les citoyens en proposant une alternative" souligne Manuela Moutafian, co-fondatrice de WAW. Les pailles de What About Waste sont pour le moment uniquement destinées aux restaurateurs, mais en attendant de pouvoir s’en procurer plus largement, il y a un geste simple à adopter : demander son verre sans paille dans les établissements de l'Horeca. C’est moins chic, mais ça fait moins de mal à la planète.

La paille métallique : un symbole de transition

En proposant ces pailles métalliques, les jeunes entrepreneuses veulent adresser un véritable pied de nez aux idées reçues. Pour elles, le changement est à la portée de tous. C’est d’ailleurs pour cela que la communauté What About Waste grandit au fil des mois et permet à ce jour de mener de front à la fois le débat écologique tout en rappelant aux citoyens que chacun détient un pouvoir de changement.

Pailles
© D.R.

Pour ce qui est de la démarche, rien de plus facile. Les restaurateurs intéressés contactent l’ASBL qui fournit le nombre de pailles nécessaires. Après un mois d’essai, si les entreprises souhaitent poursuivre l’aventure, une charte morale est signée dans laquelle le restaurateur s’engage à ne plus utiliser de pailles en plastique. Si le test n'est pas satisfaisant, les pailles sont récupérées et remboursées intégralement par WAW. En plus d’être réutilisables et faciles à nettoyer, les pailles WAW sont également recyclables à l’infini. L’acier inoxydable, dans lequel elles sont fabriquées, peut en effet être refondu pour un autre usage.
Avec un bémol toutefois : les moyens actuels de l’ASBL la contraignent à se fournir en Chine. C’est en partie une des raisons qui les poussent les deux fondatrices à traiter uniquement avec des établissements garantissant une rentabilité écologique suffisante. "Une fois que nous aurons un budget qui nous le permet, nous allons essayer de trouver des fournisseurs en Europe, ou encore mieux en Belgique. Mais en attendant, avec le budget que nous avons, nous ne pouvons pas nous permettre de commander les pailles chez un fournisseur européen si nous voulons arriver à nos objectifs", argumente Manuela. Actuellement, chaque paille coûte 60 centimes à l'association. Elles sont ensuite revendues à 1 euro pour les grands formats et 75 centimes pour les petits, auxquels s'ajoute 1 euro pour la brosse de nettoyage. "La différence de prix s’explique par toute la communication qu’il y a à faire derrière. On aimerait aussi mettre en place des événements "zéro déchet" pour rencontrer notre communauté, être là pour eux, les aider et répondre à leurs éventuelles questions concernant leur démarche écologique", ajoute Manuela.

"Bien sûr on vote et bien sûr on a une puissance en votant, mais les citoyens doivent montrer et diriger un peu les politiques dans ce qu’ils ont envie de voir comme changement."(Fanny Everard, fondatrice de WAW)

Faire du bruit pour interpeller les politiques

À ce jour, What About Waste collabore avec une dizaine de restaurants. Manuela et Fanny pensent déjà à la suite et ne souhaitent pas s’arrêter là. "La paille c’était un moyen facile par lequel commencer à sensibiliser les gens. Et une fois que ce sera fait, on pourra s’attaquer à un autre type de déchet", confie Fanny. L’équipe de WAW n’a pas froid aux yeux et compte bien continuer à développer son influence pour attirer l’attention des politiques. Plus la prise de conscience sera grande, plus elles espèrent qu’il y aura une demande des citoyens que les politiques ne pourront pas ignorer.

En s’attaquant à une ville comme Bruxelles, capitale européenne, les étudiantes visent à en faire un exemple pour les pays voisins. L’objectif serait d’aboutir à une discussion autour d’une table pour trouver des alternatives ensemble et mettre en marche une véritable transition vers une ville sans plastique à usage unique. "On est très jeunes et on a plein d’idéaux dans la tête. On nous appelle les "utopistes" ! Mais je pense qu’on a besoin de ça !", conclut la fondatrice dans un grand éclat de rire.

Pailles
© D.R.

REPERES

  1. Vers une interdiction à Bruxelles ? Dans le cadre de l’année thématique "zéro déchet", Kathrine Jacobs, porte-parole de la ministre bruxelloise de l’Environnement Céline Fremault, affirme que la question des pailles en plastique sera mise sur la table. Le cabinet souligne être actuellement en train de sonder les établissements qui n’utilisent pas de pailles en plastique à Bruxelles et à l’étranger (où l’interdiction est déjà passée) pour "évaluer les opportunités et freins d’une telle interdiction à Bruxelles". Dans la foulée, une rencontre avec l’initiative What About Waste est prévue. Une chaîne de fast-food très connue a également accepté de discuter avec la ministre. "Nous sommes en cours de réflexion pour voir si oui ou non nous allons réaliser une interdiction et si oui, comment la rédiger pour qu’elle ait le meilleur impact possible". Une interdiction qui, a priori, ne toucherait pas les personnes qui en auraient un usage médical.

  2. Des océans à l’agonie. Conçues pour être jetées après leur utilisation, les pailles en plastique figurent en cinquième position des déchets les plus ramassés sur les plages, d’après l’ONG Ocean Conservancy. On estime à environ 500 millions le nombre de pailles jetées par jour rien qu’aux États-Unis…De quoi recouvrir 2.5 fois la circonférence de la Terre. Mais le constat ne s’arrête pas là. Au fil des années, cet accessoire est devenu un redoutable serial-killer des fonds marins. Les pailles en plastique sont en effet fabriquées dans un plastique conçu pour durer et qui libère des substances chimiques en se dégradant. Ce petit tube ludique et coloré est responsable de l’empoisonnement et de l’étouffement d’un grand nombre de baleines, dauphins, tortues, poissons et d’oiseaux qui les ingèrent malencontreusement. En bout de cycle, le plastique qui les compose est en outre disséminé dans l'environnement et la chaîne alimentaire sous la forme de microparticules qui peuvent in fine se retrouver dans nos assiettes.

  3. Partout dans le monde, les collectifs s’organisent… Face à ce phénomène, un mouvement international est en marche pour interdire l’usage du plastique à usage unique. Le Costa Rica, l’Écosse et les villes américaines de Seattle, Davis, San Luis Obispo, Miami Beach, Fort Myers et Malibu ont notamment voté en faveur d’une interdiction des pailles en plastique à l’horizon 2018/2021. Après une forte mobilisation au Royaume-Uni - en partie grâce au collectif Straw Wars - le secrétaire d’État britannique à l’Environnement a également affirmé qu’il prévoyait de bannir les pailles en plastique des bars, magasins et supermarchés. En France, la mobilisation n’est pas en reste. Le mouvement "Bas les pailles" a lancé une pétition sur change.org pour tenter d’intégrer les pailles en plastique à loi prévue pour 2020 interdisant toute vente et distribution de gobelets, verres, assiettes et autres cotons-tiges en plastique.

  4. Du bambou, du verre, ou de l’amidon comme alternative… En attendant que l’interdiction soit d’application, certains citoyens et restaurateurs ont déjà passé le cap en adoptant des solutions. En ce qui concerne l’alternative au plastique, on retrouve essentiellement des pailles dites "compostables ou biodégradables" faites en papier, en carton ou en amidon. Une bonne idée, mais qui est, malgré tout, encore génératrice de déchets. La paille en verre est également une possibilité, même si certains utilisateurs la trouvent encore trop fragile. Bien que leur prix soit parfois trop élevé, les pailles en bambou et en acier inoxydable semblent quant à elles séduire de plus en plus de restaurateurs.