Inspire

Passer d'un sac poubelle de déchets par semaine à l'équivalent d'un bocal en verre par an. C'est le défi réussi par Jérémie Pichon et sa famille. Une aventure qui s'est avérée être une libération plus qu'une épreuve et qu'il raconte dans un petit guide pratique à l'usage de ceux qui n'en peuvent plus du plastique. Un récit passionné qui a fait une salle comble, mercredi soir à Liège.

Comment vous est venue cette idée ?

Je travaille dans les ONG environnementales depuis de nombreuses années. Dans tous les milieux que j'ai fréquentés depuis quinze ans, j'ai organisé des ramassages de déchets. J'en ai ramassé des tonnes, aussi bien en montagne que dans l'océan ou dans les rivières. D'une certaine manière, les déchets faisaient partie de ma vie.

Je disais à tout le monde que la seule solution, c'est de réduire à la source. Ne pas les acheter, changer nos modes de consommation... Mais en même temps, quand je rentrais chez moi, j'arrivais à mettre du plastique dans ma poubelle, c'était devenu schizophrénique. Je n'en pouvais plus et un jour, en 2014, on a pris notre poubelle avec ma chérie et on l'a vidée dans le jardin. On a regardé ce qu'il y avait dedans pour essayer de comprendre comment cela se faisait. On en jetait à peu près une par semaine. On s'est rendu compte qu'il y avait un maximum de plastiques, on s'est alors lancé le défi d'essayer de ne plus en avoir.

On s'est posé des questions pour savoir coment éviter ou remplacer chaque truc. Au bout de la première année, on est passé à une poubelle par mois. La deuxième année à une poubelle en six mois et cette année, ça. (Il sort un bocal en verre de son sac)

© Gilles Toussaint

Cela demande des changements radicaux. Qu'est-ce qui est le plus simple et le plus compliqué ?

Oui, il faut faire les choses à fond. Mais, en fait, tout est simple : faire ses goûters plutôt que les acheter ; acheter le riz en vrac plutôt qu'en sachet ; acheter des vêtements d'occasion… La seule chose compliquée, c'est de changer ses habitudes. C'est ce qui nous a pris du temps et de l'énergie les deux premières années. Le vrai problème que je rencontre depuis 20 ans dans l'écologie, c'est la résistance au changement. Les gens n'ont pas envie de se remettre en question. On trouve toutes les excuses du monde.

Pour le zéro déchet en lui-même, il s'agit juste de prendre du temps pour faire ce changement. Et une fois qu'on a perdu la mauvaise habitude d'acheter ces trucs en plastique, c'est gagné. En psychologie, on dit qu'il faut 21 jours pour changer une habitude. Donc voilà, la période « de sevrage », c'est trois semaines.

Cela demande une prise de conscience. Informer, sensibiliser, éduquer, c'est la clef de notre avenir. J'attends dix fois plus des écoles que ce qu'elles font aujourd'hui. On devrait faire des écoles écologiques à 200 % pour préparer les nouvelles générations à prendre directement les bonnes habitudes.


Le système de distribution commerciale n'est-il pas un obstacle en soi? On ne trouve pas vraiment des magasins vendant en vrac partout …

Si, c'est simple. C'est juste qu'il faut faire la démarche pour trouver ou obtenir ces alternatives. Après, les choses roulent. Une fois que l'on a trouvé le magasin en vrac, le maraîcher, le boucher qui accepte que tu viennes avec tes boîtes, c'est terminé.


Il suffit donc de leur demander d'accepter de mettre dans des boîtes ?

Oui. Et à chaque fois, ils disent « mais c'est bien ce que vous faites, vous avez raison ». Dans 95 % des cas, les commerçants sont partants. Ils font la tare avec leur balance, ça prend deux secondes. Et ça leur coûte moins cher parce que les emballages leur coûtent de l'argent.

Ce qui est important, c'est que cette démarche apporte de nombreux bienfaits. Le zéro déchet, c'est moins et mieux. On gagne en qualité de vie.

On se détoxifie en utilisant des produits plus sains. On retrouve des aliments qui ont du goût.

On dépense moins. Nous, nous avons économisé 20 % de notre budget la première année car on arrête de consommer pour consommer. On passe aux produits d'occasion, au vrac qui est aussi nettement moins coûteux. En plus, en consommant du local, tu changes l'économie. En achetant chez les petits commerçants du coin, mon argent reste sur le territoire, il ne s'enfuit pas chez les actionnaires.

Et puis on gagne du temps. Faire mes courses, c'est devenu hyper rapide. Je passe au marché ou chez le fromager, ils savent exactement ce que je prends et c'est fait en dix minutes. On peut aussi tout concentrer sur un marché le samedi matin.

Surtout, ce temps gagné est de qualité. Faire ses courses sur un marché, cela permet de rencontrer les gens, de discuter avec eux, voire s'arrêter pour boire un café ou une bière. C'est un temps qui n'a pas de prix, alors que le temps passé en grande surface, c'est un temps qui est perdu. Tout le monde te dit que les courses, c'est la corvée. Pour moi, c'est un plaisir. Cela crée du lien social.


Ce n'est pas trop difficle à vivre pour des enfants ? Il y a beaucpup de tentations...

Ben, ils nous ramènent des trucs « Star Wars» et des cartes en plastique qu'ils ont échangés dans la cour de récré, mais ça fait partie de leur vie.

Chez nous, on n'a pas de télé, donc on n'est pas exposé à la pub . Un gamin, il subit 5000 pubs par an. Ils sont conditionnés, les adultes aussi. La pub, c'est la première mamelle de la consommation à côté du crédit et de l'obsolescence. La pub crée le besoin. Nous, quand on veut acheter quelque chose, on se demande si on en a besoin.

A Noël, on achète des trucs d'occasion. On leur offre des week-ends en cabane, des cours de couture, de surf, une journée « accrobranche » avec leur potes… On a remplacé beaucoup de cadeaux par des trucs comme ça. Un moment à vivre plutôt qu'un objet en plastique "made in China".

Offrez du temps : « Je t'offre une journée entière avec moi et on fait ce que tu veux ». Combien d'enfants ne rêvent pas d'avoir ce cadeau-là de leurs parents ?


Sur le plan personnel, la schizophrénie est apaisée?

Oui, ça fait du bien au moral. Je suis en accord avec mes convictions. Etre en accord avec ses valeurs, ça n'a pas de prix, c'est une forme de liberté.

Et tous les gens me le disent. Aujourd'hui on vit dans une société complètement schizophrène. On connaît le constat de notre société qui va mal. Mais on continue dans cette obligation d'aller au travail et de consommer comme ça. Beaucoup de gens me disent que le zéro déchet a changé leur vie.


Est-ce qu'il reste une chose dont vous n'arrivez pas à vous débarrasser ?

La voiture. On a là une tonne de déchets roulants potentiels, plus tout ce que tu as pu consommer : plaquettes de frein, pneus, huile… C'est le gros souci qui me reste.

J'habite à la campagne. Et, en France, à la campagne tu ne peux pas te déplacer sans voiture. On n'a pas développé de transports collectifs qui sont adaptés en taille et en fréquence.


Avez-vous le sentiment d'être un extraterrestre ou votre démarche s'inscrit-elle dans une dynamique plus large ?

J'ai traversé les époques du développement durable où on avait tous intellectualisé le concept. J'ai commencé comme altermondialiste au début des années 2000. Puis, il y a eu par la suite Al Gore, le Pacte écologique, le Grenelle de l'Environnement… Toutes ces années-là ont permis de sensibiliser et de préparer l'opinion. On pensait que cela allait se faire par le haut, avec des textes de loi, etc., mais on s'est planté. Cela a été très peu appliqué et du coup, on est durement retombé.

Depuis deux ou trois ans, je sens un mouvement fort, mais il est différent. Il arrive par la base. On voit que ce sont les citoyens qui sont en train de faire le changement. Ils en ont ras-le-bol de la politique parce qu'ils ont bien compris qu'à chaque fois, ce sont des promesses dans une logique capitaliste et financière.

Nous, notre livre s'est très très bien vendu parce que c'est un guide pratique qui explique comment faire. Je reçois tous les jours des demandes pour des conférences. On participe à ce mouvement-là de changement à la base, où chacun veut faire sa part. C'est très diffus, mais partout où je passe, je vois plein de choses qui se mettent en place.

Au niveau politique, la seule échelle de décision que je vois fonctionner aujourd'hui, c'est le local. A l'échelle d'une communauté de communes, de groupements de 40 000 à 50 000 habitants, on peut décider de faire de la démocratie locale, de relocaliser et de faire plein de choses comme des coopératives. Je crois beaucoup à ce mouvement-là