Karapinar l’assoiffée

Reportage en Turquie, Amélie Mouton Publié le - Mis à jour le

Planète

Une plaine tapissée de terres cultivées, ceinturée de volcans et de montagnes aux sommets enneigés : c’est le décor à la fois somptueux et austère qui s’offre aux rares visiteurs de Karapinar.

Ici, rien qui allèche le touriste; les habitants ne s’occupent que de leurs champs et la féerique région de Cappadoce, à 200 km de là, propose bien d’autres attraits aux voyageurs.

Pourtant, l’histoire de cette petite cité agricole perdue au centre de la Turquie n’a rien d’insignifiant. Il y a cinquante ans, elle a failli être rayée de la carte du monde, avalée par le désert. Il y avait alors trop de troupeaux; des milliers de moutons et de chèvres se nourrissaient des seuls végétaux qui permettaient encore à la terre aride et fragile de rester arrimée au sol. Et ici le vent souffle, parfois très fort. Avec l’érosion, des dunes de sable ont commencé à se former au sud de la ville et à avancer inexorablement.

"En 1962, la situation était catastrophique, se souvient Musa Ceyhan, journaliste pour la gazette locale. Tout le système de transport était à l’arrêt, on ne pouvait plus amener les malades à l’hôpital. Le sable attaquait la peinture des voitures, les murs de nos maisons. Je n’arrivais plus à retrouver le chemin de l’école. Des représentants du gouvernement sont alors venus voir ce qui coûterait le moins cher : déplacer la ville tout entière ou engager une lutte contre la désertification. C’est finalement la deuxième option qui a été choisie."

Avec l’appui de scientifiques étrangers, notamment de l’université néerlandaise de Wageningen, Karapinar entame alors son bras de fer avec le désert : à l’intérieur d’un périmètre de sécurité de 1600 hectares délimité au sud de la ville, des barrières sont dressées pour stopper la course du sable. Des milliers d’acacias, de pins et d’amandiers sont plantés pour stabiliser le sol et créer de la matière organique.

Un fait témoigne de l’énormité du combat : les arbres ont été plantés et arrosés à la main, un par un, avec l’aide de la population locale restée sur place. A l’époque, près de la moitié des habitants avaient plié bagage pour gagner les grandes villes du pays; Konya, à 100 km à l’ouest, mais aussi, beaucoup plus loin, Ankara, Istanbul et même Bruxelles. Tous ces efforts se sont avérés payants : après cinq ans, les dunes de sable avaient arrêté d’avancer et, dans les années 70, la situation était définitivement sous contrôle.

L’histoire, qui hante encore toutes les mémoires, ressemble aujourd’hui à un mauvais souvenir. Les vastes étendues agricoles qui rayonnent autour de la ville et s’étendent à perte de vue semblent même la contredire. Pourtant, Erhan Akça, un spécialiste des sols qui travaille dans la région pour la plus grosse ONG environnementale turque, TEMA, est inquiet. "La zone reste très fragile. En 2007-2008, il y a eu une importante sécheresse, il n’a pratiquement pas plu. Les agriculteurs ont essuyé de lourdes pertes. Et signe inquiétant, le sable a recommencé à couvrir les routes. Par endroits, il était présent en couche de 4-5 cm."

Ce qui préoccupe particulièrement ce solide quinquagénaire, c’est la baisse du niveau des eaux souterraines. "Les agriculteurs puisent de façon démesurée dans ces réserves aquatiques pour irriguer leurs champs. Certains pompent jusqu’à près de 100 m de profondeur pour trouver de l’eau."

Dans toute la plaine de Konya, les cultivateurs ont en effet opté pour un modèle agricole qui privilégie des cultures gourmandes en eau, comme la betterave sucrière ou le maïs. Un paradoxe dans cette région qui connaît plusieurs mois de sécheresse en été et des températures qui oscillent entre 30 et 40°C.

Quelque 88 % des ressources aquatiques sont ainsi consacrées à l’agriculture. La plaine est couverte de canaux d’irrigation à ciel ouvert, et on croise en permanence des camions transportant des tuyaux destinés à acheminer le précieux liquide.

Pour faire face à leur besoin en eau, les paysans creusent aussi des puits, parfois clandestinement. Il y en a près de 100000 dans la plaine de Konya, dont la moitié sont illégaux. "Si nous connaissons à l’avenir une baisse du niveau des précipitations à cause du changement climatique et que les fermiers continuent à surconsommer l’eau, il n’y aura plus que de l’eau salée à disposition. Pour vivre, les gens recommenceront à faire du pâturage et le cycle infernal qui a conduit à la catastrophe des années 60 risque de se reproduire." Pour le professeur Akça, deux décennies suffiront pour enclencher une nouvelle catastrophe écologique.

Des signes alarmants commencent d’ailleurs à apparaître. Sur la route qui mène de Konya à Karapinar, un panneau sur la droite signale la présence d’un "obruk". Il faut marcher une centaine de mètres pour atteindre la crevasse : creusée au milieu d’un champ, elle fait trente mètres de diamètre sur vingt de profondeur. Un message indique qu’il est dangereux de s’en approcher. Le bruit de la terre qui tombe dans l’eau baignant le fond ne donne en effet pas envie de prendre de risques.

L’obruk s’est formé récemment, alors que le fermier avait semé la veille cette partie de son champ. "Personne n’a jamais vu la formation d’un obruk de ses propres yeux. Pour une raison étrange, et heureusement, ils ne se forment que la nuit", raconte le professeur Akça. "Par contre, les locaux connaissent le bruit que fait ce soudain effondrement du sol, qui peut se produire n’importe où, y compris à proximité des maisons : cela ressemble à celui d’un tremblement de terre".

Ce phénomène, qui se produit suite à un vide de matière dans le sous-sol provoqué par l’exploitation d’une ressource souterraine (comme le charbon, par exemple), n’est pas nouveau dans la région. On peut observer de très vieux obruks.

Mais, comme le souligne le professeur, il s’est accéléré ces dix dernières années, avec la formation de 15 nouvelles crevasses. "Cela témoigne d’une surexploitation des eaux souterraines. Grâce à une carte satellite, nous pouvons prouver qu’il y a un lien entre les zones de forte irrigation et la formation de ces obruks."

Hormis les scientifiques et les ONG environnementales, personne ne semble pourtant réellement s’émouvoir du problème. De la chambre des agriculteurs de Konya à celle de Karapinar, en passant par le cabinet du gouverneur local, la réponse est toujours la même : il n’est pas question d’abandonner l’actuel modèle intensif d’agriculture.

Il faut dire que l’enjeu économique est de taille. Considérée comme le grenier à blé de la Turquie, la plaine de Konya fournit un tiers de la production annuelle de betteraves et accueille 42 industries sucrières, ainsi que de nombreuses usines de fabrication de machines agricoles. "Toute notre économie est connectée à l’agriculture, résume Hikmet Bozakli, président de la chambre des agriculteurs de Karapinar. Si nous devons renoncer à exploiter les eaux souterraines, nous n’avons plus qu’à faire nos bagages et à quitter la ville."

C’est aussi grâce au renforcement des cultures irriguées que les agriculteurs ont pu sortir d’une crise économique qui, en 2001, les avait fragilisés. En dix ans, leurs revenus ont été multipliés par cinq.

"Les gens ici sont devenus riches, confirme le professeur Erhan Akça. Un indice ne trompe pas. Lorsque j’ai commencé à travailler à Karapinar, en 1993, il n’y avait que deux banques. Aujourd’hui, il y en a 8 ou 9."

Pour les fermiers et les pouvoirs locaux, la solution réside dans l’amélioration des techniques d’irrigation, la couverture des canaux qui subissent une forte évaporation l’été ou encore la chasse aux puits clandestins.

Mais une étude conduite par le bureau de l’ONG WWF à Ankara montre que cela ne suffira pas. "Avec le changement climatique, nous allons connaître une hausse des températures conjuguée à une baisse des précipitations, analyse Mustafa Ozgur Berke, qui teste un nouvel outil de gestion de l’eau dans la région pour l’ONG internationale. Seul un changement de modèle agricole pourrait permettre de faire face à la pénurie en eau."

Pour Ozlem Katisov, de l’ONG TEMA, les hommes n’ont pas retenu la leçon. "Ils maltraitent la nature et elle le leur rendra bien. Il y a 50 ans, la désertification a été causée par un facteur humain. Aujourd’hui, même si le problème n’est plus le même, ce sont bien les mêmes causes qui en sont à l’origine."

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