Planète

Depuis mardi après-midi, il est de plus en plus probable que l’aventurier des pôles Jean-Louis Etienne, qui a décollé lundi matin de Longyearbyen, dans l’archipel norvégien du Spitzberg, pour la première traversée en solitaire du pôle Nord en ballon, atterrisse non pas dans une semaine en Alaska, comme il l’espérait, mais plutôt en Sibérie, vendredi ou samedi midi.

Ces précisions d’importance nous ont été données par Luc Trullemans, le "monsieur météo" de RTL-TVI, célèbre dans le monde entier pour avoir guidé plusieurs aérostiers dans leurs tours du monde en ballon. Ce fut le cas avec Bertrand Piccard et Brian Jones en 1999, à bord de leur "Breitling" de légende, puis, en 2002, avec Steve Fossett, l’aventurier milliardaire américain récemment disparu.

Aujourd’hui, depuis Paris et en compagnie de l’aérostier français Christophe Houver, directeur de vol, Luc Trullemans "route" le docteur Etienne avec lequel il est en liaison quasi permanente par téléphone satellitaire et qui lui livre, tous les quarts d’heure, grâce à une balise installée à bord, des données portant sur l’altitude, la direction prise par le ballon, la vitesse de celui-ci, la température, etc.

"Nous avons trouvé une fenêtre météo pour lundi matin mais le départ de Jean-Louis Etienne a été précipité, l’équipe responsable du décollage s’étant inquiétée de l’apparition de petites rafales de vent. Ce départ anticipé nous a un peu gênés car le ballon s’est mis à dériver vers l’est. Nous l’avons récupéré mardi matin et il a pris, depuis, une trajectoire nord-est mais il y a 75 % de risques qu’après l’avoir rapproché du pôle Nord, comme prévu, nous soyons obligés de ramener Jean-Louis vers une base ou un port sibériens, où il sera récupéré."

Luc Trullemans n’abandonne toutefois pas l’espoir que d’ici-là, les conditions météorologiques permettent malgré tout à Jean-Louis Etienne de se diriger, comme espéré, vers l’Alaska dans un vol plus long de deux ou trois jours.

"La grande difficulté", observe notre interlocuteur, "c’est que nous ne disposons d’aucune station météo au pôle et que les satellites météo géostationnaires ne "voient" pas cette région. C’est donc un peu l’aventure. Je travaille avec des modèles américains qui livrent des données satellitaires polaires de nature militaire mais le matériel global est plutôt maigre et le routage est vraiment très "sportif". Rien à voir avec les tours du monde de Piccard et Jones ou de Fossett, dont les ballons empruntaient des couloirs stables, à une altitude comprise entre 6 000 et 9 000 mètres et à une vitesse quasiment constante de 40,50 noeuds. Nous avions, certes, dû résoudre des problèmes d’ordre géopolitique, car le survol de plusieurs pays nous avait été refusé et il a fallu composer avec ces interdictions, mais l’expédition de Jean-Louis Etienne est beaucoup plus compliquée, en raison du manque de données météorologiques mais aussi de la nécessité de voler assez près du sol voire parfois en rase mottes."

On indiquera au passage que le ballon de M. Etienne s’est d’abord envolé à 2 000 mètres d’altitude pour, au bout d’une heure de vol, être ramené à 700 mètres et puis évoluer la plupart du temps entre 40 et 300 mètres d’altitude.

Voici quelques années, Luc Trullemans avait aidé l’alpiniste britannique David Hempleman à rejoindre le pôle Nord en ballon. Hempleman était parti du Spitzberg pour arriver à 16 kilomètres du pôle. Notre météorologue a donc déjà acquis une certaine expérience de ce que représente ce défi.

Si Jean-Louis Etienne atterrit en Sibérie et non Alaska, cela ne signifiera en rien que son vol aura été un échec. "Mais cela nous coûtera plus cher pour le récupérer", commente Luc Trullemans, "car les Russes vont se montrer plus exigeants sur le plan financier."

Le médecin-explorateur français, 63 ans, a pris son envol à bord d’une rozière, un ballon mixte à gaz hélium et air chaud. Il aura fallu plus de cinq heures pour installer, amarrer puis gonfler les 2000 m3 de l’enveloppe du ballon, grande bulle oblongue de toile de 28 m de haut et de 16 m de diamètre. La "rozière" (du nom de Pilâtre de Rozier), comme les montgolfières, n’est pas un dirigeable. C’est le vent qui décide de la pousser où bon lui semble.

Zinedine Zidane, parrain de l’expédition, a assisté au décollage.

Pendant son périple, même possiblement écourté, l’explorateur est censé se livrer à des mesures scientifiques de CO2, du champ magnétique, des particules en suspension et de l’ozone troposphérique.

Peu après le décollage, alors que le ballon s’élevait dans la nuit polaire où le soleil ne se couche pas, Jean-Louis Etienne, joint par radio, décrivait un instant magique : "Je n’ai pas eu une petite, mais une énorme émotion au départ. C’était quelque chose d’extraordinaire. C'est un moment d’une grande intensité. Et ça devient petit à petit une beauté magnifique. C'est le grand calme maintenant. Je monte progressivement au-dessus de Longyearbyen. C’est absolument magique."

Depuis, Jean-Louis Etienne ne cesse de communiquer avec son équipe d’assistance, une équipe technique et scientifique dont fait donc partie un Luc Trullemans fatigué certes, mais très excité par l’aventure.

La température extérieure tourne autour des moins 30° alors qu’à l’intérieur de la nacelle non pressurisée, il fait 15°, grâce à un chauffage au propane.

Jean-Louis Etienne cherche à compléter par un nouvel exploit ses traversées de l’Arctique à pied et en bateau. En 1986, le médecin tarnais de Vielmur-sur-Agout, ancien ajusteur sur métaux, était entré, à 40 ans, dans l’Histoire comme le premier homme à atteindre le pôle Nord géographique en solitaire, harnaché à son traîneau, dans le chaos de glace et de neige de la banquise arctique. Il avait mis 63 jours.

Luc Trullemans, lui, a commencé à s’intéresser aux ballons après que, dans les années 80, il eut permis à un pilote de montgolfière d’atterrir dans son jardin. Le pilote, pour le remercier, l’invita à voler en sa compagnie.

De fil en aiguille, Luc Trullemans a été amené à travailler pour lui en sa qualité de météorologue. Il a rencontré le célèbre aérostier belge Wim Verstaeten qui l’a présenté à Bertrand Piccard. On connaît la suite.

Luc Trullemans utilise de longue date un modèle mathématique développé au lendemain de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, à une époque où il était météorologue au service pollution à l’IRM.

Il a pu, en étudiant la trajectoire de surface du nuage radioactif, situer son origine, trois jours plus tôt, dans la région de Kiev. Il était donc possible de reconstituer la trajectoire d’une masse d’air mais aussi de la prévoir. D’où la mise au point de ce modèle de prévision que M. Trullemans a souvent utilisé depuis lors.

Il n’a pas seulement aidé des aérostiers à signer de grands exploits, il a aussi "routé" l’avion solaire Solar Impulse et des marins réputés dans certaines traversées, permettant, notamment, à Olivier de Kersauzon de remporter le trophée Jules Verne. Bref, cet ingénieur en météorologie, aussi passionné qu’expérimenté, a plus d’une corde à son arc. Et, en plus, il est belge.