Planète

Jeudi dernier, une concentration de 400 parties par million (ppm) de dioxyde de carbone (CO2) était enregistrée dans l’atmosphère par l’observatoire de Mauna Loa à Hawaï. Soit le taux de CO2 le plus élevé depuis plus de 2,5 millions d’années. Un cap symbolique aux effets bien concrets puisque l’organisation météorologique mondiale publiait début mai son bilan climatologique pour 2012 et relevait l’abondance de phénomènes extrêmes survenus l’année passée, comme les sécheresses, les inondations ou les cyclones tropicaux.

Que représentent exactement ces 400 ppm ?

Il s’agit de la part de CO2 présente dans l’atmosphère. On ne parle ici que de l’hémisphère nord, pas de l’hémisphère sud où ce volume est plus faible pour l’instant. Concrètement, cela signifie qu’il y a 0,4 litre de CO2 pour 1000 litres d’air. C’est un chiffre symbolique parce qu’au cours des 800 000 années pour lesquelles nous disposons de mesures précises, il n’avait jamais été atteint. Nous évoluons désormais dans une zone qu’aucun être humain n’avait connue auparavant.

Qui est responsable de cette situation ?

Pendant 10 000 ans, nous avons enregistré des concentrations de CO2 très proches de 280 ppm. Ces concentrations se sont maintenues jusqu’au début de l’industrialisation, au XVIIIe siècle, avant qu’on ne commence à brûler du charbon, du pétrole puis du gaz, dont la combustion dégage du CO2. Il existe des flux naturels de CO2 vingt fois plus importants que les flux engendrés par l’homme, mais il y a une différence fondamentale : ces émissions naturelles font partie d’un cycle au cours duquel elles sont totalement recyclées par la végétation et les océans. Pas les émissions humaines qui ne sont recyclées qu’à moitié. L’autre moitié vient épaissir année après année la couche de gaz à effet de serre. On enregistrait 316 ppm de CO2 dans l’atmosphère lors des premières mesures prises à Hawaï en 1958, plus de 400 depuis une semaine.

Ce taux record de CO2 dans l’atmosphère a-t-il des conséquences immédiates pour l’Homme ?

Une allégorie n’est jamais totalement appropriée, mais on pourrait comparer la situation à une limitation de vitesse. Rouler à 121 km/h ne va pas multiplier par dix le nombre d’accidents, mais l’augmentation progressive de la vitesse s’accompagnera d’une augmentation progressive des risques. Chaque ppm qui vient s’ajouter déséquilibre la balance et renforce la probabilité de connaître des vagues de chaleur, des sécheresses, des pluies violentes ou d’autres cataclysmes dans des régions de plus en plus vastes. Il faut ajouter à cela le déplacement de certains vecteurs de maladie, les risques accrus d’extinctions d’espèces animales ou végétales, et le niveau des océans qui ne cesse de s’élever. Par ailleurs, 80 % des glaciers reculent dans le monde avec un impact majeur sur les réserves d’eau potable de certaines régions. Les pauvres sont les premiers touchés mais à terme, cela aura des répercussions sur l’ensemble de la planète.

La notion même de réchauffement climatique est parfois mal comprise, voire remise en question par les climatosceptiques. On en est où actuellement ? Que sait-on avec une certitude scientifique ?

Deux éléments sont très clairement établis. D’abord, le lien entre les émissions humaines, principalement dues à la combustion d’énergies fossiles et dans une moindre mesure au déboisement, et la concentration de CO2 dans l’atmosphère. L’augmentation jusqu’à 400 ppm que l’on mesure aujourd’hui est entièrement due aux activités humaines. Certains facteurs naturels ont une influence sur la fluctuation de ces données comme les océans qui absorbent plus ou moins de CO2 d’une année à l’autre, mais ils n’ont aucun impact sur la tendance générale à une augmentation de la concentration du dioxyde de carbone dans l’atmosphère de 1 ou 2 ppm par an. Le deuxième élément clairement établi est le lien entre cette augmentation de concentration et l’élévation de la température. Depuis 150 ans, on sait que le CO2 a la propriété d’absorber le rayonnement infrarouge émis par la Terre en réaction au chauffage par le Soleil. Ce phénomène est devenu le principal facteur pour expliquer l’évolution du climat depuis 1950. Les simulations climatiques qui se basent uniquement sur des facteurs naturels comme les fluctuations de l’activité solaire ou les éruptions volcaniques ne réussissent pas à reproduire le réchauffement récent. C’est un des éléments qui ont permis au GIEC de conclure que les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine étaient "très probablement" devenues le principal facteur de réchauffement du climat depuis le milieu du 20e siècle.

En 2009, les États se sont fixés comme objectif de limiter le réchauffement à une augmentation de deux degrés par rapport à l’ère préindustrielle, peut-on encore y parvenir ?

Depuis 1900, on a observé une augmentation de la température moyenne globale de l’air à la surface de la terre de 0,8°C et les 50 dernières années ont été les plus chaudes depuis 1300 ans. Mais, il y a un décalage entre l’augmentation des concentrations de gaz à effet de serre et le réchauffement global qu’elle provoque. Le GIEC a estimé qu’une concentration de CO2 comprise entre 350 et 400 ppm provoquerait à terme une augmentation comprise entre 2 et 2,4°C en moyenne à l’échelle mondiale. Pour une concentration de CO2 entre 400 et 440 ppm, on devrait arriver à un réchauffement de 2,4 à 2,8°C et une élévation du niveau des mers par la seule dilatation thermique d’au moins 0,5 à 1,7m. Je vous laisse imaginer les conséquences que cela engendrerait.

On devrait donc dépasser cette limite dite ‘dangereuse’ d’une augmentation de 2°C…

Oui, mais la suite n’est pas une fatalité. Tout dépendra des décisions qui seront prises dans les années qui viennent quant aux émissions de CO2 et d’autres gaz à effets de serre comme le Méthane.

Ces éléments renforcent le sentiment d’urgence, or les sommets sur le climat ont connu des échecs successifs suite aux nombreuses divergences. Pourquoi une solution émergerait-elle en France en 2015 ?

Le niveau de conscience de la population est en train d’augmenter. Ce qui manque, c’est une pression suffisamment grande sur les décideurs politiques pour qu’ils prennent rapidement des mesures concrètes. Le déclic ne s’est pas encore fait et j’espère qu’il ne faudra pas attendre une longue série de catastrophes avant qu’un basculement des mentalités ne se produise. On réagit souvent a posteriori, mais avec le réchauffement climatique c’est très problématique, plus on attend, plus il est difficile à limiter.

Quelles sont les solutions concrètes ?

Chacun a une responsabilité. Les domaines du bâtiment et de la production d’électricité, par exemple, offrent le potentiel de réduction du gaz à effet de serre le plus élevé. S’ils veulent réellement contribuer à protéger le climat, les gouvernements doivent prendre des mesures concrètes dans tous les domaines possibles et mettre en place des incitants pour favoriser la réduction d’émissions de chacun, comme par exemple en renforçant les normes d’émission pour les véhicules, d’isolation des bâtiments, ou en attribuant un prix pour les émissions de carbone comme c’est déjà le cas pour les déchets. Pour l’instant, nous utilisons l’atmosphère comme une grande poubelle gratuite. La littérature économique montre qu’il faut absolument faire payer les émissions, en veillant à épargner les plus pauvres, pour que chacun émette moins, que ce soit sous forme de taxes ou via un marché de quotas d’émissions. Chaque année, l’Europe dépense 500 milliards d’euros pour se fournir en combustibles. Ne pourrions-nous pas les utiliser autrement ?

Difficile d’imaginer un progrès suffisant en l’absence de politique globale, ne sommes-nous pas bloqués par l’absence d’unaccord international contraignant ?

Oui, c’est un problème fondamental. On a un peu le sentiment que les négociateurs sont coincés sur un radeau au milieu de l’océan et passent leur temps à se disputer sur les raisons du naufrage. Il faut espérer qu’une sagesse collective finira par émerger, de préférence avant que le bateau ne coule.