L’enjeu arctique

Véronique Leblanc, correspondante à Strasbourg Publié le - Mis à jour le

Planète

Inexploré ou presque, en première ligne du réchauffement climatique, l’Océan arctique est devenu un enjeu d’une incroyable importance. "Il y a vingt ans, personne ne s’en préoccupait, raconte Michel Rocard, ambassadeur de France chargé des négociations internationales pour les Pôles et ancien député européen. Tout était gelé, on y menait quelques recherches scientifiques, mais sans plus. Depuis, et cela s’est accéléré dans la dernière décennie, les glaces polaires fondent en été et l’on passe pendant quelques mois du "rien n’est possible" au "tout est possible".

Se laisse alors entrevoir un Eldorado dont les fabuleuses ressources énergétiques en font rêver plus d’un. La fédération de Russie a ainsi lancé un programme d’exploitation du gisement de gaz naturel de Chtokman, situé dans la mer de Barents, à 650 km de Mourmansk. Potentiellement, cette réserven, découverte en 1988, est l’une des plus importantes au monde. Entre 3 200 et 3 700 milliards de m3 de gaz naturel, c’est-à-dire 2 % des réserves mondiales, la moitié de celles de l’Arabie Saoudite. Un consortium réunissant Gazprom, le français Total et le norvégien Statoil a été créé pour l’exploiter mais les conditions extrêmes de l’extraction arctique compliquent la tâche. "Il faut tout prévoir et les techniques ne sont pas encore au point, explique Michel Rocard. Si un iceberg percutait une plate-forme de forage, par exemple, les dégâts seraient énormes."

Reste que les réserves naturelles potentielles de l’Arctique représentent un enjeu colossal avec, en filigrane, la question de savoir à qui appartiennent les eaux de l’océan où elles dorment. Contrairement à l’Antarctique, l’Arctique n’est pas classé au "patrimoine mondial". Il est régi par la Convention internationale des Nations-Unies sur le droit de la mer, ratifiée en 1991. Ce texte de droit international définit deux limites en matière de souveraineté maritime. Une zone de 12 premiers miles marins (21 km) au large des côtes, tout d’abord. Celle-ci représente une extension du territoire de chaque Etat riverain concerné et il en est propriétaire. Une deuxième zone de 200 miles nautiques (370 km) ensuite. Il s’agit d’une zone économique exclusive (ZEE) dont les ressources naturelles appartiennent à l’Etat souverain chargé d’en assurer la sécurité dans des limites définies. L’enjeu concerne donc les eaux situées au-delà de ces 200 miles marins. Celles-ci n’appartiennent à personne et chaque pays bordant l’Océan arctique est déterminé à y étendre au maximum sa ZEE. Ils sont huit : les Etats-Unis (avec l’Alaska), le Canada, le Danemark (par le biais de son territoire autonome du Groenland), la Suède, la Norvège, l’Islande et la Russie. Leur arme : une disposition de la Convention donnant à tout Etat, à même de prouver qu’au-delà de 200 miles nautiques le territoire sous-marin est en continuité avec le plateau continental de la ZEE, le droit de demander l’extension de celle-ci. La Norvège a ainsi obtenu un accord concernant 300 000 km2 et la Russie déploie des efforts considérables pour se voir reconnaître la propriété de 31 à 32 % de l’Océan arctique. L’été 2007, elle a symboliquement planté son drapeau à quelque 4 000 mètres de profondeur sous le Pôle Nord lors d’une expédition scientifique, destinée à prouver que cette zone était le prolongement de la dorsale sous-marine de Lomonossov. Cette demande - pour l’heure en attente d’éclaircissements - concerne "30 % des réserves de gaz mondiales et 17 à 20 % des réserves de pétrole", selon Michel Rocard. Les autres Etats riverains pensent bien évidemment à introduire de telles requêtes auprès de la Commission ad hoc. C’est chose faite pour le Canada et le Danemark, les Etats-Unis étant, quant à eux, confrontés au fait que - toujours réticents en ce qui concerne les textes internationaux contraignants - ils n’ont pas signé la Convention sur le droit de la mer. Rien cependant ne devrait stopper le processus et, selon Michel Rocard, "si tout le monde a satisfaction, dans quinze ans, l’Arctique comptera moins de 10 % de sa surface en eaux libres". Surgira alors la question de sa militarisation et là encore, la Russie pose ses pions.

En mars 2009, Moscou a annoncé son souhait d’envoyer des unités de l’armée et du FSB (ex-KGB) en Arctique. "Non pour militariser la région", a certes "nuancé" un communiqué officiel mais pour "défendre l’intérêt national" dans la perspective d’un développement en trois étapes. Jusqu’à la fin de 2010, il s’agira de "définir les frontières de la Russie dans l’Arctique au moyen d’études géologiques et géographiques". Frontières qui devraient être reconnues entre 2011 et 2015 afin que de 2016 à 2020, l’Arctique se transforme en "base de ressources nationales de la Russie". Une stratégie assortie, à l’époque, d’une mise en garde en direction de l’Otan dont le secrétaire général, Jaap de Hoop Scheffer, avait déclaré souhaiter renforcer la présence de l’Alliance en Arctique. "L’Otan n’a rien à y faire", rétorqua alors Moscou. On peut difficilement imaginer plus clair Et l’Union européenne dans tout cela ? La région arctique inclut des terres appartenant à trois de ses Etats membres, le Danemark (avec le Groenland), la Finlande et la Suède ainsi que celles de deux de ses partenaires, l’Islande - en voie d’adhésion - et la Norvège. Peu concernée pendant longtemps par ce qui se passait au Nord du Cercle polaire, elle aspire, depuis le lancement de sa "politique septentrionale" en 2000, à être partie prenante de la nouvelle donne géostratégique qui s’y met en place. En octobre 2008, sous l’impulsion de Michel Rocard, alors eurodéputé, le Parlement européen a ainsi voté, à une écrasante majorité, une résolution appelant à un Traité sur l’Arctique. Une initiative très mal perçue par les cinq Etats riverains, réunis au sein du Conseil de l’Arctique. Ceux-ci estiment suffisante la Convention sur le droit de la mer et ne voient pas la nécessité de développer un cadre législatif international supplémentaire. En fait, les A5, comme on les appelle, veulent rester entre eux autant que possible et reprochent à l’Union européenne son manque de connaissance du terrain. Au printemps dernier, ce sentiment d’incompréhension a culminé avec le vote, à Strasbourg, d’une directive interdisant l’importation de produits dérivés de la chasse au phoque. Très mal perçu par les pays concernés, malgré les clauses visant à préserver la production artisanale des populations indigènes, ce texte a fait l’objet d’une plainte auprès de la Cour européenne de justice, à Luxembourg, et bloque, pour l’Union européenne, le passage du statut d’observateur au Conseil de l’Arctique à celui d’observateur permanent. Cette question a notamment été évoquée lors d’un débat sur l’Arctique, organisé au Parlement européen, le 10 mars dernier, à Strasbourg. Catherine Ashton, haute représentante en charge des Affaires étrangères de l’Union y a annoncé un déplacement en Laponie, en avril prochain; ce qui est "une bonne idée", selon Michel Rocard. "L’Union européenne a une vraie connaissance de cette région, poursuit-t-il, en se référant à une communication de la Commission, publiée en novembre 2008 et intitulée "L’Union européenne et la région Arctique". Celle-ci définit trois objectifs : promotion et préservation de l’Arctique en accord avec sa population, promotion et exploitation durable des ressources et contribution à une meilleure gouvernance multilatérale. Il inscrit l’élaboration d’une politique de l’Arctique dans le cadre de la politique maritime de l’Union, ce qui est sans doute la bonne manière de procéder. Certains spécialistes estiment, en effet, que, même si elle est laissée à l’écart du club des Cinq, l’Union européenne pourrait s’impliquer dans la bande. "Elle est légitime dans la recherche d’une gouvernance en ce qui concerne la pêche", confirme Michel Rocard en signalant que la fonte des glaciers ouvre de nouvelles zones de pêche encore vierges alors que le réchauffement climatique chasse déjà des milliards de poissons de l’Atlantique et du Pacifique nord vers des zones plus fraîches. "Les pêcheurs vont les suivre", prédit Michel Rocard, mais "sans protocoles sur les espèces protégées ni quotas à respecter. Ce sera une pêche de bandits". Selon lui, il faudrait avant tout prononcer un moratoire, étudier "ce que l’on va pouvoir trouver là-bas" et "définir des cadres réglementaires" avant d’autoriser la pêche.

La fonte des banquises a d’autres répercussions que l’on n’aurait pu imaginer il y a vingt ans en ouvrant de nouvelles voies navigables(1) pendant les mois d’été. "Pour aller d’Europe au Japon, en Chine ou en Californie, longer le Pôle plutôt que passer par les canaux de Suez ou Panama réduira le trajet d’entre 6 000 et 8 000 ou 9 000 km", explique Michel Rocard qui prédit une "pression formidable" pour en profiter. Pour l’instant, cette navigation pose des problèmes de sécurité qui rendraient les coûts d’assurance prohibitifs. "Il n’y a pratiquement pas de carte, de remorqueurs, de phare ou de balise", fait-il remarquer, en soulignant que les navires pas plus que les hommes ne sont aujourd’hui adaptés à la navigation en condition extrême. Il faudra doubler les coques et élaborer de nouvelles normes de qualité environnementales afin d’éviter les catastrophes, mettre en place des formations pour les équipages. Rien d’irréalisable et la Banque européenne d’investissement s’est d’ailleurs engagée à participer au financement des infrastructures nécessaires. Les verrous de glace de l’Arctique cèdent. Tout le monde veut y aller, la Chine, elle-même, prépare un glacier nouvelle génération La plus fragile région du globe tiendra-t-elle le choc ? Rien n’est moins sûr.

(1) 2008 a été la première année de l’histoire humaine où les chenaux de circulation navale autour du Pôle Nord ont été ouverts ensemble un mois d’été. Il s’agit du passage au large de la Sibérie et de celui du Nord-Ouest, au large du Canada.

Véronique Leblanc, correspondante à Strasbourg