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Le voyage a vraiment commencé à Kyzylorda, une ville anonyme perdue à l’ouest du Kazakhstan. A 19 heures, une locomotive rutilante s’est annoncée dans la gare par un strident klaxon, traînant derrière elle une trentaine de wagons. Il y a là sur le quai des centaines de voyageurs. Les vieux sont endimanchés. Un jeune garçon aux traits fins, asiatiques, porte un T-shirt noir sur lequel la tour Eiffel se profile avec ces mots : "Mon précieux diamant, Paris".

Une vingtaine de passagers prennent d’assaut la voiture n°3. Il faut faire vite. L’arrêt ne dure que trois minutes. Le wagon-lits de la compagnie kazakhe, en deuxième classe, n’est pas un modèle de propreté, mais tout fonctionne. Le steward jette sur les quatre couchettes un sac avec draps, taie et couverture. La petite table accueille le pique-nique. Pains fourrés, saucisson, fromage tressé russe sont au menu. " Pas de bière ici !" : le steward a surgi à l’improviste. La négociation commence, en russe. D’où il ressort que le steward fermera les yeux et nous avertira du passage de la milice contre une cannette "à la fin de mon service".

A 22 heures, tout le monde est réveillé par un nouveau contrôle des billets. Rebelote, à 23 heures, le steward frappe à la porte pour demander sa bière. Le train s’est enfoncé dans la nuit. On aperçoit au loin les torchages des champs de pétrole. On devine une steppe sans fin et sans arbre. Le cosmodrome de Baïkonour, loué par la Russie jusqu’en 2050, n’est pas loin. A 2 heures, le train arrive à Aralsk.

Aralsk était autrefois une ville de pêcheurs, prospère, symbole de la planification soviétique. D’elle partait chaque année pour l’empire des milliers de tonnes de poissons pêchés dans la mer d’Aral. Le Kazakhstan était présenté comme "la terre promise " de l’Union soviétique. Elle manquait d’eau ? Qu’à cela ne tienne : on allait détourner les rivières sibériennes vers la mer d’Aral.

Aujourd’hui, Aralsk est une ville anémiée. La mer d’Aral est à 50 kilomètres. Un vieux rafiot a été transformé en poste d’observation. Un musée adjacent expose les photos d’époque, celles des camarades pêcheurs et de leurs trophées. Dans un bocal de formol, une carpe est figée. Le seul hôtel - "Aral", bien sûr - n’a pas été rafraîchi depuis des années. L’eau coule des robinets en mince filet. Le plâtre tombe et sa "chambre royale " est proposée à 7 000 tengue, soit un peu plus de 35 euros.

Les avis divergent sur l’assèchement de la mer maudite. Certains affirment que la taille de cette vaste étendue d’eau douce a varié au cours des siècles. La découverte des fondements d’une ville antique, en 2000 par des archéologues kazakhes, à 20 mètres au-dessous du niveau de la mer en 1960, appuie leur thèse. Mais la majorité des scientifiques estiment que la régression, observée depuis un demi-siècle, est due à la main de l’homme.

Voilà pour la catastrophe. Mais ce n’est pas celle-ci, bien connue du grand public, qui nous amène à Aralsk, mais plutôt les tentatives, côté kazakhe et avec l’aide de la Banque mondiale, de renverser le cours des choses. Celles-ci furent nombreuses et sans effet. L’Ouzbékistan et le Turkménistan ont poursuivi la culture du coton. Le Kazakhstan, riche en pétrole, gaz et minerais, a pu s’en passer. Mais en novembre 2005, les choses ont changé avec la mise en fonction d’une digue de 16 kilomètres qui retient et régule les eaux de la petite mer d’Aral qui subsiste au nord. En huit mois, le niveau de la mer, côté Kazakhstan, est remonté de 40 à 42 mètres, la mer a regagné 18 % de son bassin perdu et le taux de salinité est descendu de 20 à 12 grammes par litre aujourd’hui.

La route chaotique qui mène à la digue de Kok-Aral contourne l’ancien bassin et traverse la steppe. Premier arrêt au nouveau barrage d’Atlak. Mis en fonction en 2011, celui-ci régularise les eaux du Syr-Daria et irrigue les villages avoisinants. Les autorités assurent que dompter le débit de la rivière ne porte pas préjudice à l’Ouzbékistan, situé plus au sud. "Avant l’eau coulait , assure Mahmoud Akhanov, ingénieur en hydroélectricité. En construisant le barrage, nous avons réussi à élever le niveau de l’eau chez nous. Sinon elle s’évaporait à 140 kilomètres d’ici, en Ouzbékistan."

De là il ne reste plus qu’une trentaine de kilomètres avant de joindre la fameuse digue. Accoudés à la balustrade, quelques hommes contemplent l’eau poissonneuse. Il y a parmi eux le maire du village de Karateren qui n’en revient toujours pas du "miracle " qui s’est produit ici. "Une vie normale revient, au moins dans ce district ", dit-il. Son village a renoué avec la pêche et exporte un millier de tonnes de poisson par an. Une quarantaine de nouvelles maisons ont été construites l’an dernier. " Avant, les gens partaient pour la ville; aujourd’hui, ils restent ."

La pêche est le principal moyen de subsistance pour 70 à 80 % des gens de la région. Le retour des carpes, et notamment de l’"Amour blanc", espèce typique de l’Asie, est la meilleure nouvelle que les habitants aient entendue depuis bien des années. Le gouvernement kazakh accélère le rempoissonnement avec un objectif de quatorze millions de poissons pour 2013. Autour de la mer, des fermes piscicoles, comme à Kosjar, élèvent des poissons jusqu’à 6 mois d’âge puis les amènent dans la mer.

Le Kazakhstan et la Banque mondiale n’entendent pas rester à ce premier succès. Un projet de second barrage est à l’étude à Astana avec l’objectif "que l’eau rejoigne la ville d’Aralsk en 2020", indique Demessin Nurmaganbetov, le vice-Président de l’International Fund for Saving the Aral Sea (IFAS) basé à Almaty.

Sujet sensible dans cette partie du monde car tout ce qu’entreprend un Etat sur le cours des deux rivières descendant des montagnes du Pamir a un impact sur ses voisins. Deux projets de barrages hydroélectrique en amont - celui de Kambarata au Kirghizistan, qui deviendrait le plus grand barrage du monde, et celui de Rogun en construction au Tadjikistan - sont regardés avec beaucoup d’appréhension par les pays en aval. Le président kazakh Noursoultan Nazarbaïev s’est aligné sur la position de son homologue ouzbèke Islam Karimov : pas de barrages tant qu’il n’y a pas d’étude internationale de faisabilité.

L’accès à l’eau en Asie centrale fait même l’objet d’une proposition de résolution à la Chambre, en Belgique, dans laquelle Guy Coëme (PS) et d’autres députés réclament que le gouvernement belge se saisisse du problème et plaide pour "la création d’un groupe de dialogue représentant les cinq pays d’Asie centrale sous l’égide de l’Onu".

Les scientifiques accueillent avec prudence les résultats obtenus par le Kazakhstan, car la mer d’Aral continue à reculer du côté de l’Ouzbékistan. " Très souvent quand on résout un problème d’un côté, on en crée un de l’autre", estime Eric Lambin (UCL), auteur de "La terre sur un fil". Ce à quoi le Kazakhstan rétorque que s’il laissait l’eau couler, celle-ci s’évaporerait. Pour le moment, chaque fois que le niveau de l’eau dépasse les 42 mètres au barrage de Kok-Aral, le surplus est déversé dans un lac en aval qui est connecté, selon les saisons, à la mer d’Aral côté Ouzbékistan.

En bout de course des deux rivières, l’Ouzbékistan fait peu pour remédier à la situation et ses villages de pécheurs, comme Muynak, se vident. Les habitants partent ailleurs, craignant le sel, les pesticides et les émanations de l’ancienne île de Vozrozhdeniya où l’URSS testait ses armes biologiques. Selon les agences humanitaires, la situation est particulièrement critique dans la région autonome de Karakalpakstan où une partie de la population souffre de maladies respiratoires, fièvre typhoïde, hépatite, cancers de l’œsophage et tuberculose. Avec l’aide de la coopération allemande, Tashkent tente bien de réduire la consommation d’eau dans la culture du coton mais certains soupçonnent le gouvernement ouzbek de caresser l’espoir de trouver du pétrole dans la mer d’Aral. La société d’Etat Uzbekneftegaz a sondé dans un passé récent le bassin asséché à la recherche de gaz et de pétrole. Près de 9 milliards de dollars ont été engagés par les cinq pays de la région et des institutions internationales pour sauver la mer d’Aral. La digue, pourtant, n’a coûté que 85 millions de dollars.