L’homme qui n’aimait pas les avions

Agathe Mahuet Publié le - Mis à jour le

Planète

Capuche noire sur la tête, chasuble jaune de rigueur sur le dos, Pierre-Emmanuel Neurohr s’est approché discrètement, mercredi, des pistes de Roissy-Charles de Gaulle. Pour la cinquième fois depuis le début de l’été, le militant anti-réchauffement climatique s’est mis à déchiqueter le grillage d’enceinte de l’aéroport, muni d’une simple pince coupante. Et s’est introduit sur le tarmac, courant droit sur un Boeing d’Air France prêt à décoller, les bras ouverts en guise de barrage.

Mais le personnel de sécurité du premier aéroport français commence - lui aussi - à être rodé. Quelques minutes à peine se sont écoulées depuis son intrusion quand cinq agents de piste se précipitent à la rencontre de l’indésirable. Non-violent, Neurohr n’oppose pas de résistance. Et se fait embarquer, loin de Charles de Gaulle. Jusqu’à la prochaine fois.

Avant de se lancer dans une guerre inégale face à la navigation aérienne, qu’il accuse de détruire le climat, Pierre-Emmanuel Neurohr a vadrouillé 25 ans dans les milieux écologistes européens. Ex-salarié de Greenpeace, ancien directeur du Centre national d’information indépendante sur les déchets (Cniid), l’activiste dément s’être radicalisé. " Les vrais radicaux sont ceux qui décident d’envoyer une ou deux tonnes de CO2 dans l’atmosphère en quelques heures, assure-t-il. Donc tous ceux qui achètent un billet d’avion. Moi je ne suis pas radical, je suis pépère, pantoufle."

A 44 ans, Pierre-Emmanuel Neurohr n’est plus monté dans une carlingue depuis cinq ans. Le déclic ? La lecture simultanée d’un livre sur le climat et d’un autre retraçant l’histoire de la Shoah. L’écologiste convaincu fait le parallèle et dresse un constat, devenu une obsession. "A une époque, certains ont trouvé normal que les Juifs soient assassinés. Aujourd’hui, c’est foutre en l’air le climat que l’on trouve normal. "

Prendre l’avion, un acte génocidaire ? Neurohr assume l’idée. Et sort les chiffres. " Tous les scientifiques s’accordent aujourd’hui sur un point : il ne faut pas dépasser le seuil de 1,5 tonne d’émissions de CO2 par personne et par an. Au-delà, on commence à détruire le climat. Or, pour un seul voyage Paris-Montréal, l’estimation la plus basse pour ces émissions est justement égale à 1,5 tonne de CO2 en quelques heures seulement ! " Conclusion du militant : il faut interdire l’avion. Et la voiture ? " La voiture aussi. Son utilisation individuelle représente l’émission de près de 2 tonnes d’émissions de CO2 pour quelque 11 000 km2 par an. Ce n’est pas compatible avec la préservation du climat. "

Mais le message de l’écolo, par ailleurs fondateur du récent Parti de la Résistance, peine encore à faire écho. On lui demande plus de nuance. "Depuis quand faut-il dénoncer les génocides avec nuance ?", s’insurge Pierre-Emmanuel Neurohr. Il le sait bien lui-même, pourtant, que ses actions n’empêchent pas (encore) les avions de voler. Tout au plus, une poignée de minutes perdues sur le tarmac, soit un retard insignifiant. " C’est vrai, ça ne change pas grand-chose pour l’instant. Mais si des dizaines, voire des centaines de personnes se mobilisent chaque jour sur les pistes de Roissy, l’aéroport ne pourra bientôt plus fonctionner ", espère cet Alsacien d’origine.

Neurohr ne se vexe pas devant qui pointe l’inanité de son combat, contre le poids économique de l’industrie aéronautique. " D’autres luttes ont commencé comme celle-ci ", argumente-t-il. Et le militant de citer l’histoire - celle des premiers abolitionnistes de l’esclavage, dans l’Angleterre de la fin du XVIIIème siècle. " Ils n’étaient qu’une dizaine, à dire des choses aussi folles que "les Noirs et les Blancs sont égaux. La société britannique, économiquement imbriquée dans l’esclavagisme, les prenait pour des dingues. "

Pour l’instant, Pierre-Emmanuel Neurohr est surtout seul, et notamment face à la justice. Déjà condamné en juillet à trois mois de prison avec sursis et à 1 000 euros d’amende, l’activiste anti-avions s’était promis de revenir bloquer un zinc. Et ce, malgré le contrôle judiciaire qui l’empêchait - théoriquement - d’approcher toute zone aéroportuaire de France ou même d’entrer dans le Val-d’Oise, département de son aéroport favori. Cette semaine, il a fait fi de ces mises en garde et semble parvenu à se jouer des responsables qui l’avaient (selon lui) mis sur écoute. Mercredi, Aéroports de Paris a déposé une nouvelle plainte pour dégradation. Dans quelques jours, il comparaîtra devant le tribunal de Bobigny. Neurohr craint - et risque - désormais la prison ferme.

Publicité clickBoxBanner