Planète L’industrie textile manque encore de transparence en Europe. Le Parlement européen presse la Commission de lui imposer des règles claires. Car les belles promesses faites après le drame du Bangladesh n’ont pas toujours été tenues.

Le 24 avril 2013, plus de 1100 ouvriers bangladais du textile trouvaient la mort dans l’effondrement du tristement célèbre Rana Plaza. Situé dans la banlieue de la capitale du Bangladesh, Dacca, ce bâtiment vétuste manifestait des signes d’effondrement imminent dont ni le propriétaire, ni les sous-traitants locaux des grandes marques internationales de textile n’ont tenu compte.

Face au poids des images et au choc émotionnel, le monde entier s’est indigné. Gouvernements et consommateurs ont subitement réalisé que les T-shirts à 5 euros vendus dans pratiquement tous les magasins des pays développés étaient confectionnés par des esclaves des temps modernes, dont les droits étaient systématiquement et méthodiquement bafoués. Protégées par l’opacité de la longue chaîne de sous-traitance, les grandes marques textiles concernées (Primark, Carrefour et Camaïeu,…) de leur côté, ne se sont pas bousculées pour prendre leurs responsabilités. Il aura fallu attendre plus de deux ans pour qu’un dédommagement digne de ce nom soit accordé aux victimes. Quatre ans après le drame, personne n’a par ailleurs été jugé pour cet accident qui pourrait tout à fait se reproduire dans les pays concernés.

Ne pas retomber dans le "business as usual"

Jeudi après-midi, les parlementaires européens ont donc adopté un rapport pressant la Commission européenne d’imposer à l’industrie de l’habillement des règles de transparence et de respect des droits humains. "Des mesures comme l’introduction de codes déontologiques, de labels, d’autoévaluations et d’audits sociaux ont été prises par le secteur privé" précise le rapport. Plusieurs Etats membres ont adopté de nouvelles lois, et la Commission européenne s’est engagée à promouvoir une "gestion responsable des chaînes d’approvisionnement". Mais ces mesures et toutes ces belles paroles n’ont pas réglé le problème estiment les parlementaires, qui appellent donc l’Europe à légiférer. "Il y a eu un certain nombre d’avancées" estime Jean-Marc Caudron, responsable du plaidoyer politique de l’ASBL Belge "Achact" spécialisée dans la lutte pour l’amélioration des conditions de travail. "Suite à l’accident de Dacca, un accord a été signé au Bangladesh entre l’industrie textile et les syndicats sur la sécurité des bâtiments et la prévention des incendies. Une centaine d’usines ont été fermées et des vies ont été sauvées. Mais tout n’est évidemment, pas réglé. Sur les 1600 usines concernées seules 50 se sont mises aux normes, et on sent que tout le monde est un peu entrain de retomber dans les travers du passé."

Aucune obligation de transparence

Même la Commission européenne, qui avait signé un pacte de durabilité avec le Bangladesh, "rechigne un peu à faire respecter les règles" poursuit Jean-Marc Caudron. "Et les mesures qu’elle avait annoncées pour lutter contre l’opacité du secteur ne se sont jamais concrétisées." Après l’effondrement du Rana Plaza, les entreprises américaines ont immédiatement pu être identifiées. Pour en faire de même avec leurs concurrentes européennes, il a fallu plonger dans les décombres pour retrouver les étiquettes des vêtements. "Si un tel drame devait se reproduire aujourd’hui on devrait encore aller chercher les étiquettes pour identifier les marques" s’énerve Jean-Marc Caudron. "Avec la technologie actuelle, c’est incroyable. Les entreprises n’indiquent toujours pas où et comment elles font produire leurs vêtements et l’Europe ne coopère pas avec les Etats membres pour publier les données sur les produits importés. Quand on lui demande pourquoi, l’UE se retranche derrière la compétence des Etats en matière de gestion des registres des douanes."

Achact et 78 autres organisations de défense des droits humains ont directement interpellé la Commission européenne pour qu’elle contraigne les entreprises européennes à publier les informations sur les lieux et les conditions de fabrication de leurs vêtements. "Certaines entreprises comme Nike, Adidas ou Levis publient ces informations depuis longtemps" poursuit Jean-Marc Caudron. "H&M qui livre la liste de ses fournisseurs s’expose plus facilement aux critiques que Primark qui ne le fait pas. C’est injuste, il faut que tous les acteurs du secteur soient soumis à la même règle." Jeudi, le Parlement a suivi la même ligne que ces organisations. En langage institutionnel, et donc moins clair, le rapport adopté presse la Commission d’imposer des mesures de transparence et de "diligence raisonnable" aux entreprises, pour que celles-ci soient légalement contraintes de faire diminuer elles-mêmes les violations des droits fondamentaux de tous les travailleurs de la chaîne.