Planète Entretien Envoyé spécial à Paris

Entamé, il y a plus de dix ans, le monumental chantier de la Station spatiale internationale sera pratiquement achevé à la fin de cette année, au terme d’un parcours chaotique. Du 19 au 21 avril, des scientifiques, des astronautes, des représentants de l’industrie et des agences spatiales se retrouvent à Berlin afin de faire le point sur ce que la Station peut apporter à la recherche scientifique et technologique. Directeur de l’Agence spatiale européenne depuis 2003, Jean-Jacques Dordain évoque pour "La Libre" l’avenir de cette infrastructure et plus largement sa vision de l’exploration de l’espace.

D’une certaine façon, la crise économique n’a-t-elle pas contribué à sauver l’ISS en facilitant la décision d’Obama d’abandonner le programme lunaire “Constellation” ?

C’est une vision assez négative des choses. Bien avant la crise, je disais déjà que personnellement je souhaitais qu’il n’y ait pas de date de fin de la station. Cela me semblait particulièrement malvenu parce que cela voulait dire qu’il y avait une limite dans le temps à l’utilité de celle-ci. A mes yeux, il faut l’utiliser aussi longtemps que l’intérêt - pour le monde scientifique, celui des ingénieurs mais aussi pour une vision internationale de l’espace - justifie les coûts. Ce n’est pas une question de date. Et je reste persuadé qu’il y a un futur en orbite basse après cette station.

Vos partenaires semblent aujourd’hui partagés ce point de vue ?

Nous avons eu une réunion en mars à Tokyo. On est tous d’accord sur le principe. Maintenant il faut mettre en place les budgets qui vont avec.

La poursuite de “Constellation” serait revenue à signer l’arrêt de mort de l’ISS, non ?

Oui, mais décider de façon unilatérale d’abandonner l’orbite basse dans laquelle ils ont entraîné tout le monde pour faire autre chose, en raison de contraintes budgétaires, aurait été une décision très grave. La crédibilité des Etats-Unis vis-à-vis de la coopération internationale aurait été mise à mal pour très longtemps. Je pense que c’est un argument fort qui a pesé dans la balance.

Vous n’étiez pas un grand fan de ce projet ?

Ah si ! Moi je suis un fan de tout. Je crois que de toute façon nous retournerons vers la Lune, que nous irons sur Mars. Mais la mise en place de ces objectifs demande d’établir des priorités et pour moi la priorité est effectivement de sécuriser l’utilisation de la station. Donc la décision prise par Obama est à mon avis tout à fait justifiée, même si j’aurais préféré qu’il continue à vouloir aller sur la Lune le plus rapidement possible. Mais bon, elle est encore là pour 100 milliards d’années, si on atterrit dessus cinq ans plus tard, cela fera peut-être une différence pour ma génération, mais dans le domaine spatial, on travaille à l’échelle de plusieurs générations.

Le programme spatial chinois progresse à marche forcée. Ils parlent de construire leur propre station. Pensez-vous que, sur le plan géopolitique, l’ISS peut contribuer à un rapprochement entre Chine et Etats-Unis, comme ce fut le cas avec la Russie ?

Pour ma part, je suis favorable à un partenariat aussi large que possible, à commencer par la Chine, l’Inde et la Corée du Sud. Mais cela relève d’une décision politique collective des partenaires de la station. Et il faut aussi que le pays concerné ait envie de se joindre à nous. A l’heure actuelle, j’ignore si c’est le cas, mais je pense que l’avenir de l’exploration spatiale est global et je ne pense pas qu’il faille envisager d’exclure qui que ce soit qui souhaiterait se joindre à cette grande aventure.

Les Etats-Unis sont ouverts à l’idée d’une participation de la Chine ?

Ce rapprochement éventuel ne concerne pas que le domaine spatial, c’est un problème essentiellement politique. Mais comme d’habitude l’espace peut-être le précurseur d’autres liens.

Il y a deux paradigmes à l’atterrissage d’Armstrong sur la Lune. Le premier, c’est que ce symbole de la compétition a conduit au début de la coopération internationale dans le domaine spatial. A partir du 21 juillet 1969, on a commencé à réfléchir à la coopération qui a abouti à la rencontre Apollo/Soyouz en 1975 et celle-ci a été le premier élément du rapprochement entre les Etats-Unis et le bloc soviétique. Ensuite, il y a eu le projet "Freedom" qui rassemblait quatre partenaires. En 1993, Mir y a été associé pour réaliser une station spatiale internationale à cinq partenaires. Et j’espère qu’il y aura bientôt six drapeaux, puis sept, puis huit Le second paradigme, c’est que l’on a découvert la Terre à partir de la Lune. C’est le début du concept de "Planète Terre". Et ça aussi, ça a complètement changé le monde. La phrase la plus importante du programme Apollo, ce n’est pas celle d’Armstrong quand il met le pied sur la Lune, c’est celle de Bill Anders lors d’Apollo 8 à Noël 1968. Quand il est revenu de la face cachée de la Lune et qu’ils ont vu la Terre, il l’a décrite comme une petite balle de golf flottant dans l’univers : "On a fait tout ce chemin pour explorer la Lune et ce qu’on a découvert de plus important, c’est la Terre." Pour moi, cela reste les deux piliers. Tout ce que nous faisons dans l’espace se fait de plus en plus dans le cadre de la coopération internationale et est toujours orienté vers la planète Terre.

Mais maintenant que l’ISS est presque terminée, on semble s’interroger sur ce que l’on va pouvoir y faire. On parle beaucoup de l’étude du climat, mais elle n’a pas été pensée pour cela à l’origine…

Non, mais en novembre dernier, l’Esa a lancé un appel à idées pour utiliser la station afin d’étudier le problème du changement climatique et nous avons reçu 44 propositions qui sont en cours d’évaluation. C’est une infrastructure très intéressante car elle se trouve à 400 km de la Terre alors que les satellites les plus proches sont à 800 km. Là, nous offrons un observatoire permanent qui couvre une partie non négligeable des zones terrestres et des aspects qui intéressent les climatologues. Mais on l’utilisera aussi pour réaliser des expériences en microgravité qui est un monde absolument fascinant auquel les scientifiques n’ont pas encore eu accès de façon permanente. Je suis sûr qu’ils vont en tirer parti pour réaliser un certain nombre de progrès. Je ne peux pas vous promettre qu’après deux ans, il y aura des progrès scientifiques majeurs, mais il n’y a pas de prix Nobel en deux ans. Il faut pouvoir accumuler les expériences et aujourd’hui on offre un laboratoire dans cet environnement unique avec l’eau, le gaz et l’électricité. C’est aussi pour cela qu’il est important de dire que l’on va continuer à l’utiliser. Comment voulez-vous motiver un scientifique pour investir de son temps, de sa jeunesse et de son énergie si on lui dit qu’il doit se dépêcher parce que dans cinq ans ce labo va fermer ?

Ce labo, il faut pouvoir y accéder. Quels sont les obstacles à un vol habité européen conçu à partir du véhicule cargo ATV ?

Il n’y a pas que des obstacles. Il y a d’abord une question à se poser : "En a-t-on besoin ?" Chaque partenaire doit apporter quelque chose dans la station spatiale, mais cela ne veut pas dire que tous doivent apporter la même chose. Aujourd’hui, le transport vers l’ISS a été développé de manière totalement archaïque. Moi, je demande que l’on définisse enfin une politique commune de transport. Premièrement : que l’on se mette d’accord sur nos besoins collectifs en termes de fret et d’équipage tant pour aller que revenir de l’ISS et, au-delà, pour aller sur la Lune. Cela n’a jamais été fait. Deuxièmement : il faut évaluer quels sont les moyens actuels que les différentes parties peuvent mettre en face de ces besoins. Quels sont les éléments redondants et les manques. Troisièmement : il faut voir si l’on peut développer une interface commune. Actuellement, l’ATV européen ne peut s’amarrer à la station que via le système de docking russe et pas l’américain. C’est stupide. Enfin, une fois que l’on a fait cela, on peut voir quels sont les éléments qui manquent au partenariat et ce que chacun est prêt à faire. A partir de ce moment-là, je dispose de bases solides pour revenir vers les Etats membres de l’Esa, leur présenter ces besoins qui serviront à l’ensemble de la communauté et leur demander de l’argent. Mettre en place une telle politique de transport prendra du temps. Nous l’avons anticipée car il y a aujourd’hui pour l’ISS un manque évident sur lequel tous les partenaires sont d’accord : une fois la navette américaine à la retraite, nous ne disposons plus de véhicule permettant de ramener du fret. L’Esa a donc décidé de l’anticiper en travaillant au développement de l’ARV qui sera capable de faire cela. Ensuite, rêvons un peu. Si l’on a cette politique de transport commune et ce système de retour de fret, on a la base nécessaire pour que mon successeur puisse faire aux Etats membres une proposition de système de transport habité - si l’on doit en développer un. Mais je pense que les deux autres éléments sont préalables. Ce n’est donc pas une question budgétaire, il s’agit de mettre les choses dans l’ordre et de suivre une logique.

Ce mardi, retrouvez le portrait de Jean-Jacques Dordain dans "La Libre".