La dernière forêt primaire d’Europe

Louise Culot Publié le - Mis à jour le

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Il y a très longtemps, avant la guerre, avant Napoléon, avant la révolution industrielle, avant le Moyen Âge, avant même l’Antiquité romaine, notre vieux continent était tapissé de chênes, de hêtres, de charmes, de bouleaux, etc. C’était après la dernière période glaciaire, il y a environ 10 000 ans, une épaisse forêt recouvrait la grande plaine européenne de l’Oural jusqu’aux Pyrénées. Aujourd’hui, on a du mal à croire que nos Ardennes, toutes proprettes et bien agencées, furent un jour parties d’un vaste massif forestier primaire comme on n’en voit plus que dans "Le Seigneur des Anneaux".

Pourtant, il reste bien un endroit, un petit coin de notre vieille Europe, où cette forêt a été épargnée par la main humaine. C’est aux confins de l’Union européenne, à cheval entre la Pologne et la Biélorussie, que les hautes cimes millénaires dominent encore la plaine et les hommes. Pénétrer la forêt de Bialowieza est comme un voyage dans le temps, un retour dans un passé oublié ou un passage vers un futur imaginaire mais plausible, où la faune et la flore auraient repris le dessus sur l’homme. Seule, la nature à l’état sauvage peut engendrer ce paradoxe extraordinaire entre une grande confusion, un désordre énigmatique, et un calme inaltérable, une sérénité prodigieuse.

Comment expliquer que cette parcelle soit la seule, à l’échelle d’un continent, à avoir échappé à l’influence humaine ? Bialowieza a été au fil des siècles la propriété privée des rois polonais, des ducs lituaniens, des tsars russes et de l’élite militaire de l’Allemagne nazie. Les premières mesures de protection de la forêt remontent au XVIIème. Ladislas IV, roi de la République des Deux Nations polono-lituanienne, accordait alors la liberté aux paysans locaux en échange de leurs services comme gardes forestiers royaux. Plus récemment, Hermann Göring, chef de file du parti nazi, voulait y ériger la plus grande enclave de chasse au monde. Ironie de l’Histoire : si l’homme a anéanti la grande forêt européenne, c’est encore lui qui a sauvé celle de Bialowieza.

Dans les années 1970, l’UNESCO l’intègre à sa liste des sites du Patrimoine mondial de l’Humanité et la classe Réserve de la Biosphère. C’est l’une des zones de plus forte biodiversité en Europe. Adam Bohdan, un biologiste polonais, a découvert plusieurs sortes de lichens dans les bois de Bialowieza. "On croyait pourtant avoir déjà tout classifié en Europe", insiste-t-il fièrement. L’intérêt écologique et scientifique de Bialowieza est dû à son caractère sauvage, à sa haute valeur de naturalité. "Des centaines d’espèces végétales et animales ont disparu en Europe car les forêts sont strictement gérées par l’homme. Les arbres sont coupés, les troncs échoués sont déblayés, les espèces plantées sont soigneusement sélectionnées. La nature n’est plus du tout à l’oeuvre. Pour moi, ces forêts sont stériles."

A côté de Bialowieza, la forêt de Soignes semble un peu dérisoire, certes. Pour schématiser, celle-là se rapprocherait d’une jungle tropicale lorsque celle-ci s’assimilerait à un jardin bien boisé. Les sols de la forêt primaire sont en permanence jonchés de bois mort, de troncs qui semblent dormir depuis des décennies sous une couverture de mousses, de souches broussailleuses, d’écorces éparpillées et dévorées par les insectes et les rongeurs. "Les arbres morts participent activement à la vie de la forêt. Ils servent de refuge aux insectes et aux mammifères, ils protègent les nouvelles pousses du vent et des sangliers ; ils permettent le développement des champignons, etc. Une forêt sans bois-mort, c’est la mort d’une forêt "

Adam Bohdan est l’un des plus fervents défenseurs de Bialowieza. "Beaucoup de gens me détestent ici. Ils disent que je ne pense pas aux hommes, que je ne pense qu’à la nature, que cette forêt, avec tous ces troncs morts, est un chaos insensé, inutile. Pourtant l’homme fait partie de la nature. Il doit juste trouver un équilibre entre ses besoins et ceux de la faune et de la flore qui l’entoure " Adam, à l’instar d’autres scientifiques et militants écologistes, fait pression sur le gouvernement polonais pour que Bialowieza soit mieux conservée. Depuis les années 70, la forêt est divisée en trois zones graduellement protégées. Dans la première, la plus étendue, la chasse et la coupe de bois sont autorisées. Ensuite, une zone de 10 000 hectares correspond au parc national. Là, la coupe de bois est interdite mais d’autres activités humaines, comme la cueillette des champignons, sont autorisées. Enfin, le cœur de la forêt, 5 000 hectares, constitue une zone strictement protégée, où l’accompagnement d’un guide est obligatoire et où toute intervention est interdite. "C’est dingue d’imposer des frontières pareilles à une forêt ! Comme si les oiseaux ou les papillons avaient un GPS pour deviner quelle direction prendre afin de s’envoler vers la zone protégée !" Une grille à haute tension divise déjà la forêt en deux, entre la Pologne et la Biélorussie. Cette barrière est un obstacle infranchissable pour certains gros mammifères comme les bisons ou les loups. "Les troupeaux ou les hordes se retrouvent isolées d’un côté ou de l’autre, cette situation complique leur reproduction naturelle." Toutefois, cette frontière délimite l’Union Européenne, impensable de l’abolir.

"Nous voulons que le parc national soit étendu à toute la forêt du côté polonais. Mais les locaux s’y refusent et leur accord est indispensable à ce changement. Ils sont manipulés par les gardes forestiers, enrichis grâce au bois et à la chasse, qui leur répètent que si le parc était étendu, ils se retrouveraient enclavés comme des indiens dans une réserve !" Greenpeace Pologne a lancé une campagne nationale pour sensibiliser le pays à la problématique de Bialowieza. Plusieurs centaines de milliers de signatures ont été récoltées en faveur d’un élargissement du parc. Pourtant, la situation demeure encore inchangée. Les chênes multiséculaires attendront bien encore quelques années

Louise Culot

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