La fonte des glaces

Philippe Paquet Publié le - Mis à jour le

Planète Carnet de route

Coeur d’Alene, Idaho, 8 juillet

L’Idaho est, selon les goûts, surnommé "the Potato State", en l’honneur du fleuron de l’agriculture locale, ou, ce qui est un peu plus poétique, "the Gem State", eu égard au constat que le visiteur ne tarde pas à dresser : lacs, forêts et montagnes font du 14e Etat de l’Union par la taille (216 000 km2) et du 39e par la population (un million et demi d’habitants) une "pierre précieuse", une perle rare, qui ne demande qu’à être découverte et appréciée. S’ils ne s’y bousculent guère de nos jours, les Belges ne furent pas les derniers à goûter les charmes de l’Idaho et à s’y attacher. A Cataldo, non loin de Coeur d’Alene, la "Vieille Mission du Sacré-Cœur" conserve le souvenir de son fondateur, le père "Peter John" de Smet, parti de Termonde, dans ce qui était encore le royaume des Pays-Bas, en 1821, pour contribuer à l’évangélisation du Nord-Ouest. L’"apôtre des Indiens" allait si bien réussir dans sa tâche qu’on verrait un jour en lui "un des personnages les plus admirables dans la longue histoire des relations entre les Indiens et les Blancs dans le grand Ouest américain" - une localité porte d’ailleurs toujours son nom dans l’Idaho. Il est vrai que le coup de foudre fut réciproque. "Jamais visite aux Indiens ne m’a procuré autant de bonheur", confessa le missionnaire jésuite après son premier contact avec les Coeurs d’Alene - les trappeurs franco-canadiens baptisèrent ainsi les Schitsu’umsh par allusion probablement au poinçon (l’alène) que ces Indiens utilisaient pour travailler le cuir. Aujourd’hui, le contact est plus malaisé, parce que la communauté ne compte plus guère que 2 000 membres, mais, si celle-ci s’est fondue dans le "melting pot" américain, elle n’en revendique pas moins toujours fièrement son identité et cette culture qui charma Pierre-Jean de Smet.

Wallace, Idaho, 8 juillet

Aux confins de l’Idaho et du Montana, en contrebas de l’I-90 qui écrase et défigure cette minuscule localité, Wallace, avec son décor de western, est l’idée exacte que l’on se fait d’une cité minière à l’époque du "Gold Rush". Alanguie sous le soleil de midi, elle vit désormais dans l’ombre de son passé, quand elle passait pour une des villes les plus riches d’Amérique. C’est moins l’or que l’argent, toutefois, qui fit la bonne fortune de Wallace, et la région possède toujours quelques-uns des plus gros gisements au monde. A 76 ans, Cecil continue d’en profiter - indirectement. Ce mineur retraité s’est recyclé en guide; il raconte son métier en emmenant les touristes dans les boyaux de la Sierra Silver Mine. Ironie de l’histoire, explique-t-il, cette mine où, malgré son nom, on n’a jamais rien trouvé, n’a commencé à rapporter de l’argent - en billets de banque, pas en minerai - qu’à partir du moment où l’on en fit une attraction touristique. Guide n’est au demeurant qu’une des nouvelles activités de Cecil ; le samedi, il est superviseur chez McDonald’s. "Parce que je n’aime pas rester inactif", précise-t-il. "Mais aussi parce que j’ai besoin du supplément de revenus pour mener une vie un peu plus agréable." Il se rappelle son plus gros salaire annuel - 32 000 dollars - quand il bossait au fond de la mine, et la dureté du boulot : "On était payé à la quantité de minerais extraits ou à la longueur de galeries percées." Mais c’était Byzance à Wallace : "une maison, deux voitures, une moto, des vélos de randonnée " Il y eut, certes, des périodes de crise et le chômage, quand il a fallu vendre une à une toutes ces choses. Et, à chaque fois, Cecil a rebondi, reprenant son courage à deux mains, dans un véritable "esprit américain", tout comme aujourd’hui, soupire-t-il, en raccrochant son casque jaune à la sortie de la Sierra Silver Mine.

Murray, Idaho, 8 juillet

Le dépliant touristique vantait la "ville fantôme" de Murray comme une des curiosités de l’Idaho à ne pas manquer. Après quelques kilomètres au départ de Wallace, la petite route mal entretenue qui serpente dans la montagne, sur la frontière du Montana, fait place à une piste poussiéreuse, ce qui semble devoir confirmer la promesse de découvrir, une fois parvenu à destination - un point à peine marqué sur la carte -, un hameau passablement lugubre, balayé par un vent sinistre, habité seulement par des corbeaux et des chiens errants, constitué de bâtisses en bois délabrées, d’engins abandonnés, d’enseignes à moitié écroulées et, bien sûr, de puits de mines aux entrées condamnées. Au lieu de quoi s’étend une petite bourgade sans cachet particulier, mais sans horreur non plus, et surtout sans rien d’autre qu’un pittoresque, mais modeste, "Sprag Pole Inn and Museum", pour rappeler qu’on se trouve bel et bien dans "le berceau du district minier de Coeur d’Alene". " Où est la ville fantôme ?", finit-on par demander au conducteur d’une camionnette de United Parcel Service. "Je suppose que, d’une certaine façon, ceci en est une puisqu’il n’y a plus que cinq cents personnes qui y vivent", répond le gaillard, un brin surpris. Dans les années 1880, la ruée vers l’or et l’argent avait amené ici des milliers de prospecteurs. Rien ne les décourageait, pas même le froid, mais chacun avait sa façon de l’affronter. Ainsi les propriétaires du Bedroom Gold Mine Bar préférèrent-ils défoncer le plancher d’une des chambres du rez-de-chaussée pour creuser directement le sol, tout en restant au chaud. On assure qu’ils tombèrent sur un filon.

Sandpoint, Idaho, 9 juillet

Sur la route 95 qui monte vers le Canada en suivant le "Wild Horse Trail" (le "sentier du Cheval sauvage"), Sandpoint est un lieu de villégiature agréable, étalé entre le mont Schweitzer et le lac Pend Oreille. La destination est populaire depuis longtemps - le futur président Theodore Roosevelt passa par ici, un jour d’août 1888, pour aller chasser le caribou - mais elle n’a pas toujours été bien fréquentée : dans les années 1980-1990, des groupes néo-nazis y défrayèrent la chronique. Du passé, on retient ici un autre événement, insignifiant et largement ignoré jusqu’à tout récemment, mais désormais gonflé d’importance : la naissance à Sandpoint, le 11 février 1964, de Sarah Palin, troisième des quatre enfants de Charles Heath, qui enseignait les sciences dans une école du coin. La famille ne tarda pas à émiger en Alaska, dont Mme Palin allait devenir, trente-deux ans plus tard, le plus jeune gouverneur et la première femme à occuper la fonction. L’influence de la fille du pays n’en demeure pas moins palpable : le mouvement citoyen dont elle est devenue une des égéries, le Tea Party, soutient activement aux législatives du 2 novembre un candidat du 1er district électoral de l’Idaho, qui englobe Coeur d’Alene et Sandpoint. Particularité : c’est un Démocrate, Walt Minnick, et c’est un cas unique dans le pays. Il est vrai que cet ancien collaborateur de Nixon (il démissionna pour protester contre le Watergate) est aussi le plus conservateur des élus démocrates à la Chambre des Représentants. Il a voté contre à peu près tous les projets de loi de l’administration Obama.

Going-to-the-Sun Road, Montana, 10 juillet

Avec le Grand Canyon et Yellowstone, c’est le parc le plus mythique des Etats-Unis et il est tout juste centenaire. Créé en 1910 dans le nord-ouest du Montana, Glacier National Park attire plus de deux millions de visiteurs par an et, en parcourant les 80 kilomètres de son unique route, Going-to-the-Sun Road (la "Route pour aller jusqu’au soleil"), de West Glacier à St. Mary, il est facile de comprendre pourquoi. A travers un grandiose paysage de lacs émeraude et de montagnes enneigées, que seuls les incendies de forêts ont balafré, on s’élève doucement jusqu’au point culminant, le col de Logan, à 2 025 mètres d’altitude, par où passe la "Continental Divide" (la ligne de partage des eaux du continent nord-américain), avant de redescendre graduellement par l’autre versant. La magie opère partout, l’enchantement est permanent. Pour autant qu’on ne se pose pas trop de questions - à la différence d’Al Gore. L’ancien vice-président des Etats-Unis a trouvé ici ample matière pour démontrer ses thèses sur le réchauffement de la planète. Et pour cause : la caractéristique géologique qui a donné son nom au parc, le glacier, pourrait disparaître dans les dix ou vingt prochaines années. On dénombrait ici cent cinquante glaciers environ au milieu du XIXe siècle, à la fin de ce que les scientifiques américains ont appelé le "petit âge glaciaire" ; il n’y en a plus aujourd’hui que vingt-cinq et le phénomène ne ferait que s’aggraver : rien que cette année, deux glaciers, le Miche Wabun et le Shepard, ont "disparu" (ils ont tellement fondu qu’ils ne répondent plus aux critères pour mériter la qualification de "glacier"). Si le scénario catastrophe devait se matérialiser, une des attractions du parc mériterait ironiquement son nom : "Weeping Wall", le "Mur qui pleure", un pan rocheux en bordure de route sur la longueur duquel se déverse un torrent.

Chief Mountain, Montana, 10 juillet

Ce qui fait également la singularité du parc national des Glaciers, c’est qu’il se prolonge de l’autre côté de la frontière canadienne, où il forme le Waterton Lakes National Park, dans la province d’Alberta. La petite route qui y mène depuis le côté américain a été pompeusement baptisée "Chief Mountain International Highway" et tout n’est ici que protestations d’amitié entre les deux pays et les deux peuples, que tout rapproche et tout oppose à la fois. Le poste frontière, qui n’est ouvert que durant la saison touristique, à l’ombre de l’imposante montagne du Chef (2 767 mètres), a un côté immanquablement surréaliste et évoque la surveillance exercée à la lisière du "désert des Tartares" dans le roman de Dino Buzzati : il n’y passe pas grand monde, il ne s’y passe pas grand-chose, et les douaniers semblent plutôt détendus, sinon désœuvrés. Du moins en est-il ainsi des Canadiens. Car leurs collègues américains sont manifestement pénétrés de la nécessité de mener jusqu’à Chief Mountain la lutte mondiale contre le terrorisme. L’ennemi n’y est pourtant pas celui qu’on croit. Ce sont les moustiques qui constituent ici une menace et un fléau. A peine les vitres de la voiture baissées pour le contrôle des papiers, ils s’y engouffrent par dizaines (centaines ? milliers ?). Nouvelle arme secrète de la CIA pour faire craquer les visiteurs de mauvais aloi ? Non, car les moustiques agressent tout aussi voracement les officiers de l’immigration. "Ils sont vicieux", commente laconiquement l’un d’eux. "Mais on ne se laisse pas faire", ajoute son collègue, hilare, en brandissant dans chaque main une bombe d’insecticide.

(A suivre)

Philippe Paquet