La mondialisation des espèces

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Une invasion est en marche. Un envahisseur sournois, souvent invisible, qui déferle sur terre comme sous mer. Les espèces invasives - car c’est bien d’elles qu’il s’agit - sont les voyageuses des temps modernes. Si depuis la nuit des temps, les échanges biologiques ont œuvré à la diversité des milieux naturels, le phénomène actuel inquiète scientifiques et gouvernements. "L’ampleur de l’événement est telle qu’il constitue la troisième cause de disparition des espèces, derrière la destruction de l’habitat et la capture sur le terrain. Il est donc urgent d’agir", prévient Florian Kirchner, chargé du programme "Espèces" au Comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Ce programme a pour ambition d’inventorier toutes les espèces du monde afin de mieux les préserver. Un de ses volets est consacré aux espèces invasives.

Ces nouveaux colonisateurs possèdent des caractéristiques bien définies : "Ce sont les espèces dites exotiques envahissantes. Elles ont été déplacées de leur milieu d’origine et introduites dans un milieu d’accueil, favorable à leur reproduction", explique notre interlocuteur. Et nombre de ces indésirables pullulent. "La jussie à grandes fleurs rime avec destructeur pour les amoureux des bords de fleuve et d’étang. Originaire du Brésil, la jussie a été introduite en Europe au XIXe siècle. Elle resplendissait alors dans les parcs d’ornementation. Un siècle plus tard, elle a proliféré dans les zones humides, surtout en France, en prenant la place des végétaux locaux. Elle représente aujourd’hui une menace pour tout le biotope", estime l’expert de l’UICN. Dans certains cas, sa multiplication provoque l’eutrophisation des étangs, privant poissons et autres animaux marins d’oxygène. Les pêcheurs suivent donc de très près la progression de cette plante.

Les conséquences d’une telle invasion sont multiples et parfois sous-évaluées. "Il existe trois types de dégâts" , précise M. Kirchner. "Si les problèmes écologiques sont les plus visibles, les effets sanitaires ne sont pas négligeables. Prenez l’ambroisie, par exemple. Son pollen a multiplié les cas d’allergie en Europe depuis son arrivée en 1863. Enfin, l’économie peut aussi être affectée, souvent subrepticement. Le cas de la moule zébrée est assez représentatif. En obstruant les réseaux d’eau industriels et municipaux, elle perturbe l’évacuation des flots. Le mollusque provoque également d’importants dommages aux navires en écrasant leur coque."

Du côté des causes, l’accroissement du commerce mondial occupe la première place. "Bien souvent, ce sont des introductions involontaires. Les eaux de ballasts des navires, par exemple, sont pourvoyeuses de nombreux passagers clandestins. Lorsqu’elles sont vidées, une prolifération incontrôlée de plantes, d’algues ou d’animaux est assez courante."

Les gouvernements tentent d’agir contre ce fléau. En plein océan Pacifique, l’archipel néo-zélandais a notamment pris des mesures radicales. "Les milieux humides sont davantage exposés car il s’y opère plus d’interactions entre espèces que dans les autres. Les îles ne dérogent pas à la règle avec en plus un taux d’endémisme très élevé. Et l’on sait que ce type d’espèces, introuvables ailleurs, est particulièrement vulnérable", commente M. Kirchner. Les autorités néo-zélandaises ont donc dressé une barrière imperméable aux espèces invasives. Une batterie de critères régule l’importation d’animaux ou de plantes sur le sol des "kiwis". Les volatiles emblématiques du pays ne sont d’ailleurs pas épargnés par les attaques des rats, chats et chiens introduits par l’homme et qui raffolent de leurs œufs. L’Union européenne, de son côté, a aussi amorcé une contre-attaque. Bien que ses actions restent pour le moment assez marginales, une dynamique est en marche (lire épinglé).

Pour M. Kirchner, il faudrait mettre en place un cadre législatif bien plus complet qu’il ne l’est pour l’instant. Car "les espèces ne connaissent pas les frontières. Quand on pense que le frelon asiatique, prédateur de nos abeilles, est arrivé dans une poterie chinoise, c’est un euphémisme de dire que le problème est délicat. Il faut donc se donner les moyens de lutter. En multipliant les contrôles, d’une part, et en inspectant attentivement toutes les introductions volontaires, d’autre part. Malheureusement il n’existe pas de solution unique." C.T. (st.)

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