Planète La Cour de justice européenne a ordonné la fin des coupes dans la forêt protégée de Bialowieza. La Pologne refuse de se soumettre, l’abattage se poursuit. Le ministre de l’Environnement polonais était entendu ce lundi.


Des épicéas hauts de 50 mètres, des chênes aux troncs de plusieurs mètres de circonférence… la forêt de Bialowieza est la dernière forêt "à caractère primaire" d’Europe. Couvrant une surface de plus de 150 000 hectares en Pologne et en Biélorussie, elle abrite plus de 20 000 espèces animales dont des loups, des lynx et la seule population de bisons sauvages d’Europe.

Ce massif forestier est au cœur d’un bras de fer entre la Pologne et l’Union européenne. En mars 2016, Jan Szyszko, le ministre de l’Environnement polonais, a autorisé le triplement des opérations forestières et l’exploitation des zones auparavant exclues de toute intervention. En mai 2016, les abattages d’arbres ont commencé, des mesures " de protection " selon le ministre, contre une invasion d’insectes xylophages touchant l’épicéa. La Commission européenne s’est alors opposée à cette " exploitation forestière de grande échelle " et a sommé la Pologne de cesser d’opérer ces coupes massives dans la forêt protégée, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco et zone Natura 2000, le réseau européen de conservation des habitats naturels. A ces avertissements, Jan Szyszko, forestier et chasseur de formation, a répondu "ne pas avoir peur" d’un éventuel jugement de la Cour européenne de justice et a demandé que la forêt de Bialowieza soit retirée de la liste du patrimoine naturel de l’Unesco, qui proscrit toute intervention humaine. Après plusieurs injonctions, la Commission européenne a finalement déposé un recours devant la Cour de justice de l’Union européenne.

Une question d’honneur

Le 28 juillet, la Cour a "ordonné la cessation immédiate de l’exploitation forestière". Inébranlable, le ministre de l’Environnement a déclaré qu’il continuerait les coupes forestières, légales à ses yeux, et a annoncé qu’il allait comparaître en personne devant la CJUE ce lundi 11 septembre, pour y "défendre l’honneur de la science polonaise, des forestiers polonais et des habitants" de la région. Devant le juge, il a déclaré : "C’est une menace pour la population locale quand beaucoup d’arbres sont par terre ou risquent de tomber." Et à la presse : "On accuse la Pologne de coupes commerciales. C'est un malentendu - les coupes ont uniquement une fonction de protection. Sur le territoire de la forêt de Bialowieza il y a non seulement une épidémie d'insectes xylophage, mais également d'autres pathogènes qui détruisent les arbres". Le ministre polonais était entouré de plusieurs dizaines de partisans qui brandissaient des pancartes avec des slogans tels que "Laissez-nous décider, nous ne sommes pas votre colonie".

"C'est la première fois dans l'histoire de l'UE qu'un État membre ne respecte pas l'ordonnance de votre Cour", a plaidé devant le juge la représentante de la Commission, Katarzyna Herrmann.

Le verdict de cette audience en référé, c’est-à-dire en urgence, devrait tomber d’ici à deux à trois semaines. A terme, si la décision de la Cour est confirmée, la procédure peut mener à des sanctions financières contre la Pologne. Depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement conservateur, les relations sont tendues entre Bruxelles et Varsovie. Ce bras de fer autour du massif forestier protégé cristallise les oppositions.

Des "campagnes de propagande"

Pour Sébastien Carbonnelle, guide nature de l’association belge Forêt et naturalité, à Bialowieza depuis une semaine, "la Commission n’aurait pas dû attendre si longtemps. En une année, le gouvernement a eu le temps de lancer des campagnes de propagande, des émissions de télévision toutes les semaines où ils montrent des insectes dans des boîtes ou une campagne avec des scientifiques de l’Institut de foresterie qui appuie l’action du ministre. Ici, à Bialowieza, il y a une tension incroyable, la pression est très forte. Dans la rue, les gens n’osent pas donner leur avis par peur des représailles des forestiers qui affirment aux habitants qu’ils ne pourront plus avoir de bois de chauffage s’ils soutiennent les écologistes". En somme, "la situation est catastrophique" d’autant plus que les machines sont toujours à l’œuvre comme en témoignent plusieurs "défenseurs de la forêt". Malgré l’ordre de la CJUE, le gouvernement polonais refuse de se soumettre.

Un cas symbolique

Aux abords de la forêt, un camp rassemblant plusieurs ONG abrite des défenseurs de l’environnement. Chaque jour, des activistes tentent de bloquer la centaine de machines à l’œuvre en s’asseyant sur la route pour empêcher les camions de passer ou en s’enchaînant à des arbres, observe le spécialiste qui promeut une gestion la plus naturelle possible des forêts. "Bialowieza est un cas symbolique, un joyau très important à sauver. Les tensions qui se cristallisent ici sont emblématiques, cela pourrait se passer ailleurs." Deux visions s’affrontent selon Sébastien Carbonnelle, "d’un côté l’administration et les forestiers; de l’autre, les scientifiques et les écologistes". Si la Pologne a un intérêt économique dans cette affaire, car une partie du bois est exploitée, il reste marginal : "Il est clair que l’insecte envahissant est un prétexte. Le véritable enjeu est une question idéologique et de pouvoir, la Pologne veut garder le contrôle sur les forêts et les zones naturelles en général pour que la gestion de l’environnement soit confiée à l’administration du ministre de l’Environnement polonais plutôt qu’à des associations ou administrations de parcs naturels."

Le scolyte de l’épicéa ravage-t-il la forêt ?

Jan Szyszko affirme effectuer des coupes "sanitaires" afin de protéger les arbres restants du scolyte de l’épicéa, un insecte ravageur. "Depuis 2012, un peu partout en Europe, il y a une expansion de cet insecte qui s’attaque aux arbres affaiblis, explique Sébastien Carbonnelle. Ces dernières années, à cause du changement climatique, il y a des épisodes de sécheresse à répétition qui stressent les épicéas. Nous observons ici à Bialowieza de nombreux épicéas en train de mourir, mais ce n’est pas un problème majeur dans une grande forêt naturelle, car les arbres s’effondrent et laissent la place à d’autres jeunes arbres." Il y a une dizaine de jours, une cinquantaine de militants ont rejoint le camp de Bialowieza pour renforcer les effectifs des "défenseurs de la forêt", à l’appel de Greenpeace.