Le Golfe du Mexique victime de l’agriculture

Stéphanie Fontenoy Publié le - Mis à jour le

Planète Correspondante aux États-Unis

Quel est le lien entre la production intensive de maïs du Midwest américain et la raréfaction des crevettes dans le Golfe du Mexique? Réponse: le fameux fleuve Mississippi, qui draine les centaines de milliers de tonnes d’engrais déversés par les cultivateurs dans le Nord et le centre des Etats-Unis pour répondre aux besoins de l’industrie agro-alimentaire.

Les fertilisants, en particulier les nitrates et le phosphore, s’écoulent ainsi sur des milliers de kilomètres pour être déversés dans le Golfe du Mexique, avec des conséquences dramatiques pour son écosystème. Le phénomène est le suivant : la concentration en nutriments stimule la production d’algues à la surface de l’eau, qui en mourant se décomposent, absorbant de grandes quantités d’oxygène. Il en résulte une zone hypoxique, ou zone morte, car déficitaire en oxygène et donc inhospitalière à la vie marine. Cette altération de la quantité d’oxygène dans les eaux du Golfe du Mexique - que l’on nomme eutrophisation - est observée depuis quarante ans déjà.

Au cours des dernières années, la taille moyenne de la zone morte au large de la Louisiane et du Texas était d’environ 15 540 kilomètres carrés, soit la taille de l’Etat du Connecticut. Cet été, la sécheresse qui sévit depuis le début de l’année a eu au moins une conséquence positive : la superficie de la zone morte était de 7 480 kilomètres carrés, soit une des plus petites observées depuis 1985, selon la récente étude du Consortium marin pour les universités louisianaises (LUMCON). L’absence de pluie a en effet réduit la quantité de polluants écoulés vers le large.

Les experts ne se réjouissent pas pour autant. "C’est la même chose avec le réchauffement climatique. La courbe n’est pas toute droite. Il y a énormément de variations", explique Michaël K. Orbach, professeur pour les affaires maritimes et les sciences de l’environnement à l’Université de Duke, en Caroline du Nord. "Les années où il y a moins de pluie et moins d’écoulement, la zone morte ne sera pas aussi importante. Mais ce qu’il faut garder à l’esprit c’est l’accumulation au fil du temps".

La taille actuelle de la zone hypoxique est toujours supérieure aux objectifs des autorités de réduire celle-ci à 5000 kilomètres carrés d’ici 2015.

Bien présente, mais largement invisible, cette zone morte est moins médiatisée que les catastrophes comme la marée noire de British Petroleum en 2010 ou l’ouragan Katrina en 2005. Or elle affecte fortement l’habitat marin, en particulier des crustacés, trop lents pour se déplacer, et qui meurent asphyxiés. Les poissons s’échappent, eux, vers des eaux moins profondes. Les habitants et les pêcheurs des régions côtières affectées sont largement impuissants face aux racines du problème, qui se situent bien plus au Nord. De plus, l’impact économique de ce phénomène n’est pas facile à établir.

"Le déficit d’oxygène a un effet sur la productivité, et il y a un coût monétaire à cela", souligne Nancy Rabalais, responsable de l’étude annuelle sur la zone morte au sein du consortium marin pour les Universités louisianaises (LUMCON), qui déplore cependant que ce coût n’ait pas été estimé. "Les crevettes ne se développent pas bien, sont donc plus petites et doivent faire face à la concurrence des crevettes importées, qui font baisser les prix. La zone morte a un impact négatif sur la reproduction des poissons, les pêcheurs dépensent plus en gasoil pour aller pêcher plus loin mais ces pertes ne sont pas chiffrées", ajoute-t-elle.

Bien que des efforts soient entrepris au niveau local pour réduire l’utilisation des pesticides, les Etats-Unis n’imposent aucune contrainte aux agriculteurs. "L’agriculture est bien plus importante pour l’économie que la pêche, et faire des changements dans la politique agricole coûterait beaucoup d’argent. Il n’y a pas de volonté politique pour le faire", regrette Nancy Rabalais.

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