Les animaux se suicident-ils?

Bosco d'Otreppe Publié le - Mis à jour le

Planète

Des lemmings retrouvés morts par dizaines au pied des falaises, des chiens qui se laissent mourir après le décès de leur maitre, des troupeaux de vaches qui dévalent de leur alpage, peuplant les fonds de vallées de leurs cadavres, à l’instar des baleines ou des dauphins échoués sur les plages du monde entier. Nos animaux auraient-ils donc à ce point le spleen, le blues ou un gros coup de barre qu’ils voudraient mettre fin à leurs jours? Pourraient-ils se suicider, eux, nos fidèles compagnons de route sur cette terre surprenante?

Depuis toujours le débat fait rage du côté des humains. Chaque époque, chaque courant a avancé ses théories. Même Saint Thomas d’Aquin s’y est mis, se servant des animaux qui « s’aiment naturellement et persistent donc à être », pour prouver que le suicide est un péché… mortel, qui va « contre l’inclination de la nature ». 


Aujourd’hui pourtant, la réponse semble plus ou moins faire consensus au sein de la communauté scientifique. « Non », nous assure d’ailleurs Serge Aron, directeur de recherche au FNRS et chargé de cours à l'ULB, « le suicide n’existe pas chez les animaux, pas plus qu’il n’existe un gène du suicide ».

De bien diverses et funestes raisons

Certes, on dénombre des dizaines et des dizaines de phénomènes d'extinction massive, mais on peut tous les expliquer de multiples manières. Que ce soient les lemmings qui se déplacent en grands groupes à flanc de falaise et qui sont sujets à des éboulements, ou que ce soient les baleines qui, en groupe, se trompent de directions (problèmes de sonar, de vibrations des bateaux, de modification du champ magnétique terrestre…) et vont au casse-pipe, les animaux meurent pour des raisons très concrètes. Notons aussi que beaucoup d'animaux sont stimulés par des facteurs chimiques. Lorsqu'il y a de trop fortes concentrations d'odeurs liées à une grande densité de population, cela peut gêner certains et entrainer des comportements inappropriés.

Bref, ces nombreuses intrigues qui ont alimenté tant de questionnements peuvent s’expliquer par la résultante de phénomènes biologiques associés à des modifications de l'environnement.

Mais au-delà de ces exemples, deux arguments poussent à écarter définitivement la thèse du suicide.

Le premier argument est expérimental. Le suicide est invraisemblable chez les animaux, car ceux-ci ne disposent pas des compétences cognitives requises. A l’exception sans doute des primates supérieurs, aucune étude n’a clairement démontré que les animaux sont capables de se projeter dans l’avenir, ou de considérer une action précise comme pouvant entrainer leur mort. La conscience de soi qu’ont certains animaux quand ils se regardent dans la glace (les pies, les éléphants ou les primates) n’est sans doute pas suffisante pour planifier un suicide.

Le deuxième argument est théorique cette fois, et se réfère à la sélection naturelle, principe clé de la théorie de l’évolution. La sélection naturelle repose sur le succès de la reproduction des individus. Les espèces qui survivent sont celles qui se reproduisent le mieux. Le principe retenu est celui de la transmission de gênes qui procurent les meilleures chances de reproduction, ou les meilleures chances de survie. Des gênes qui entraineraient des comportements suicidaires seraient anti-évolutifs et ne pourraient se transmettre de génération en génération.

Quelques généreux néanmoins

On note cependant quelques exceptions. Ou presque. Certains animaux à l’instar des fourmis ou des abeilles malades qui quittent leurs semblables et vont mourir volontairement loin de leur groupe existent. Mais de tels comportements leur permettent de favoriser le développement de leurs parents. Ici, même si dans les faits on peut considérer cela comme une forme de suicide, on qualifiera plutôt un tel geste comme étant de l’altruisme. L’isolement du groupe permet en effet de ne pas transmettre les éventuels parasites et pathogènes dont ils sont victimes aux autres individus du nid. Ce sont en réalité des sacrifices personnels pour le bien du groupe. De même, lorsque les abeilles se défendent en piquant tout intrus susceptible d’attaquer leur ruche, elles y laissent leur vie. Une fois encore, ce comportement altruiste s’explique car il permet à l’abeille qui se sacrifie de sauver de manière instinctive sa mère et ses sœurs d’un éventuel massacre.

Excepté donc ces cas d'extrême générosité, n'imaginez pas tomber un jour sur des vaches lisant Baudelaire au fond d’une sombre mansarde, un verre d’absynthe dans les pattes et maudissant la vanité du quotidien. Les animaux se contentent du présent, parfois bien ardu, et de l’efficacité pour survivre dans ce monde ingrat. Qu’ils aient ou non raison, on retiendra que dans bien des espèces les comportements ont une forte composante génétique, et que le gène du suicide n’existe pas, car il est ne pourrait se maintenir au cours de l’Evolution.

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