Planète Ils devraient être des milliers à travers le monde. Combien seront-ils à Bruxelles ? Très difficile de le savoir. Si la marche pour la science, née d'une d'une initiative de scientifiques américains, soulève la mobilisation aussi en France par exemple, en Belgique elle crée surtout la polémique. L'idée de marcher pour la science est apparue sur les réseaux sociaux américains au début de l'année, dans la foulée de l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis.

Des scientifiques américains s'inquiètent en effet des positions de son administration sur le changement climatique, ou encore de l'apparition des désormais célèbres "faits alternatifs". "La marche pour la science défend une science soutenue par des fonds publics et communiquée vers le grand public, comme pilier de la liberté humaine et de la démocratie", expliquent les organisateurs américains. Cette marche aura lieu le Jour de la Terre, ce 22 avril à Washington mais d'innombrables "marches soeurs", sont prévues partout dans le monde, de l'Australie à la Tunisie, en passant par la France, où la mobilisation, en cette fin de campagne présidentielle, est importante.




"Un festival en l'honneur de la politique scientifique européenne"

En Belgique, où la "March for science" est prévue à 14 heures à Bruxelles (place de l'Albertine), les scientifiques sont franchement divisés. Et la mobilisation parmi les chercheurs semble, selon le coup de sonde que nous avons réalisé dans les universités et centre de recherche belges francophones, peu intense. Ceux qui feront l'impasse évoquent le manque de temps dans un métier très chronophage, une communication déficiente, la localisation ou encore les motifs de la marche. ll faut dire que l'organisation de cette marche (plutôt un rassemblement, dans le cas du Bruxelles) créé une franche polémique parmi les scientifiques. Ainsi, les chercheurs de Climat et Justice sociale, qui faisaient partie des organisateurs, se sont retirés de la marche et en organiseront une autre une semaine plus tard. Leur explication ? L'organisation de la Marche a été phagocytée par des proches les lobbys européens.

"Reprise en main par des lobbys et des conseillers satellites de la Commission Européenne, la marche citoyenne de Bruxelles s’est transformée en un festival en l’honneur de la politique scientifique européenne. Sans réflexion critique sur la situation actuelle des chercheurs et chercheuses, le soutien ou la participation à cet événement revient à cautionner l’orientation de la DG Research, des États-membres et de la Commission. Or, celle-ci est loin d’être satisfaisante : définancement de la recherche publique, d’une compétition de plus en plus intense entre scientifiques, d’une fuite de plus en plus importante des financements publics vers la recherche privée au profit des grandes entreprises ", accuse le chercheur Grégoire Wallenborn, qui ne marchera donc pas ce samedi.

Justifier les OGM, les pesticides...

  Avec d'autres collègues, il critique aussi la présence parmi les organisateurs, du think-tank d’inspiration technocratique Sense About Science EU, qui fait selon lui la promotion (auprès des citoyens, mais aussi auprès des institutions européennes) d'une science "business orientée"."Cette stratégie ne vise qu’à manipuler les sciences à des fins politiques et économiques, par exemple en justifiant les OGMs, les pesticides, l’exploitation du gaz de schiste, l’énergie nucléaire", affirment les chercheurs de Climat et Justice sociale dans la lettre ouverte qu'ils nous ont fait parvenir.

 Le petit groupe à l'initiative de la marche pour la science compte en effet la responsable de Sense about Science EU, un scientifique appartenant à un lobby européen, d'autres personnes travaillant comme consultant et communicant internationaux à Bruxelles mais aussi un scientifique de l'ULB et un autre appartenant au musée des Sciences Naturelles. Une majorité des orateurs  de la marche gravitent également autour des institutions européennes. Mais le climatologue belge Jean-Pascal van Ypersele prendra aussi la parole, ainsi qu'un scientifique de l'université de Gand.

Du côté des organisateurs, on assure que la Marche est une initiative "très ouverte", "très inclusive". "Mais parce que nous sommes à Bruxelles, nous sommes confrontés à un mix de problématiques, donc nous représentons les intérêts belges de la Marche pour la science, mais aussi, d'une certaine façon, un intérêt pan-européen vu la proximité avec les institutions européennes elles-mêmes. Du coup, aussi bien que par des partenaires locaux, nous avons été approché par des groupes européens et la direction de l'Innovation et de la recherche de la Commission européenne, explique à "La Libre" Calum MacKichan, le responsable de la marche, qui travaille lui-même pour EPSO, le lobby européen qui regroupe les scientifiques spécialisés dans la recherche végétale ainsi que pour une association d'anciens chercheurs ayant bénéficié du programme Marie Curie de la Commission.




"Si la DG recherche de la Commission veut marcher avec nous, tant mieux..."

"La réalité, poursuit-il, c'est que notre groupe d'organisateurs, qui est fait d'intérêts individuels davantage que d'organisations a choisi l'approche suivante : la collaboration, c'est mieux que la division. Notre message est : les faits importent et la science est globale. Il a été construit pour que tout ceux qui se préoccupent de la science s'y retrouvent. Donc, si la DG Recherche de la Commission veut marcher avec nous, tant mieux, parce que si eux aussi, ils se préoccupent de la science, tant mieux... Mais ils n'ont  rien eu à dire sur le programme ou l'orientation de la marche. Aucune organisation, d'ailleurs. Par ailleurs, nous avons par exemple, prévu dans le programme de prise de parole de la marche, une place pour Sense about Science, afin qu'ils puissent s'exprimer sur leur travail d'aider le public à s'intéresser aux preuves scientifiques sur les problématiques comme le changement climatique."

315 inscrits sur Facebook



Le jeune chercheur britannique insiste encore : "Nous avons l'opportunité avec cette Marche d'interpeller les décideurs politiques sur les thèmes qui sont importants pour nous : nous voulons être sûrs que que l'Union européenne et la Belgique continuent de subventionner avec vigueur une science bénéficiant de la "révision des pairs" et une recherche qui peut nourrir les prises de décision. Nous voulons des financements qui soutiennent les sciences appliquées et les sciences fondamentales et qui soutiennent la coopération et la collaboration internationale." A la conférence de presse présentant la Marche (devant une tablée de correspondants attachés aux institutions européennes et appartenant aux médias européens, mais très peu de presse belge), Calum MacKichan a expliqué espérer voir la marche rassembler quelques centaines de personnes, mais qu'il était en fait très difficile de donner un chiffre, étant qu'il n'y a pas d'inscriptions officielles. L'événement, conclut-il, s'adresse à tous : familles, non scientifiques... "Nous voulons que cela soit une célébration, plus qu'une protestation..." Ce vendredi, un peu plus de trois cents personnes promettaient d'être présentes ce samedi, sur la page Facebook dédiée à la marche bruxelloise.

Pourquoi ces scientifiques marcheront ce samedi... Ou pas


D'autres motifs divisent les scientifiques belges. Voici pourquoi ils ont décidé de participer à la marche ou au contraire, resteront chez eux. Les réactions ont été sélectionnées parmi les quelques dizaines reçues par La Libre. Un scientifique résume tout d'abord la situation :"je doute qu’il y ai une forte mobilisation car les scientifiques ne sont pas nombreux, très occupés par leurs recherches/par leurs voyages, ... et surtout ne sont pas souvent dans la rue pour convaincre. Le scientifique préféra toujours la publication d’article scientifique, la participation à la création d’une exposition, la participation à des conférences/des films/des émissions radios/... , la collaboration avec des journalistes pour vulgariser leur travail par rapport à la manifestation dans la rue avec ses slogans simplistes. Je pense personnellement que l’un n’empêche pas l’autre et j’espère me tromper sur mon pronostic de mobilisation", avoue Alexandre Lefebvre, chercheur en agriculture urbaine qui fera le déplacement. 
 


Oui. "Pour moi c'est une réaction importante sur la politique "post-truth" qui a souvent sa propre réalité à côté des experts scientifiques. Les politiciens doivent réaliser que tout progrès vient de la science et technique, et qu'un manque d'investissements parce qu'on "n'y croit pas" est dangereux pour la société future".  Arno Keppens, de l'Institut d'aéronomie.

Oui. "Je serai présente à la marche pour les sciences car je pense qu'il important de rappeler qu'il n'y pas de progrès sans sciences et que la science avance lentement car elle doit se baser sur des expériences/études réfléchies et contrôlées". Nathalie Jacobs, virologue au Giga (Université de Liège).

Oui. "Le Fonds de la Recherche Scientifique (F.R.S.-FNRS), dont la ligne directrice est « la liberté de chercher », soutient ses collègues américains dans leur volonté de garantir une recherche libre. Le F.R.S.-FNRS insiste sur le fait qu’une recherche fondamentale et désintéressée ne doit être ni bridée ni sous-financée, car la prospérité d’un pays est directement liée à sa productivité scientifique". (Véronique Hallouin, secrétaire générale du FNRS). Le comité de contact FNRS de l'ULg s'est aussi par exemple mobilisé pour cette marche et a écrit une carte blanche pour en détailler les raisons.



Peut-être. "J’avoue que je suis un peu ennuyé par cette marche : d’une part, j’en soutiens évidemment les objectifs et suis inquiet de la tournure des choses aux Etats-Unis. D’autre part, je m’interdis de prendre part à des manifestations qui critiquent la politique d’un gouvernement étranger démocratiquement élu, sauf s’il s’agit de décisions de politique internationale ou de violations graves des droits de l’Homme. Et dans les revendications de la marche, il me semble que se mêlaient à la fois un soutien à la place de la science dans la société, et une critique de la politique de Donald Trump. Donc il est possible que j’aille y faire un tour (à celle de Paris plutôt), avec cette réserve". François Gemenne, spécialiste des migrations climatiques (Université de Liège).

Non. "Je n'irai pas à la Marche pour la Science. Travaillant déjà largement au-delà des heures normales de bureau, il me faut malgré tout réserver du temps pour les affaires familiales un samedi après-midi comme demain! Sachez cependant que je trouve l'initiative malheureusement nécessaire et que cela me désespère et ne me donne plus aucun espoir en l'avenir de la société occidentale. Nous sommes définitivement sur le déclin... (...) Une marche pour la Science ne peut changer un si lourd et quasi désespéré contexte socio-culturel; c'est sur la revalorisation (économique et culturelle) de l'enseignement que nous devons travailler de toute urgence" (chercheur anonyme).

Non. "Je ne pense pas que la mobilisation soit importante, je n'ai reçu que très peu d'informations relatives à cette marche, et par des canaux très indirects" (chercheuse anonyme).

Non. "J'ai choisi pour ma part de ne pas rejoindre la Marche pour la Science du 22 avril - même si j'estime que c'est un événement important au niveau mondial ! - pour ne pas me rendre complice à Bruxelles de ce que je redoute être une opération de communication de la part du lobby ScienceMarchBE. Je me rendrai, en revanche, à la 'People's Climate March' du 29 avril" (chercheur anonyme).

Non". Au départ, quand des collègues américains ont exprime des craintes pour l'avenir de leurs recherches, je me suis senti solidaire (j'ai passé pas mal de temps aux USA et j'y ai de très bons amis dans le monde académique). Ensuite, j'ai vu ce que les organisateurs belges voulaient faire de cette manif et je me suis dis que cela avait beau être la même date, les revendications belges étaient toutes autres. Oui, cela serait mieux si on avait plus de financement, mais on est loin de nous empêcher de publier une recherche dont les résultats ne plairaient pas au gouvernement Michel. J'ai l'impression que les organisateurs ont surfé sur la vague américaine pour mettre en avant des préoccupations bien différentes. Dommage". (Dimitri Pourbaix, astrophysicien à l'ULB)