Les révoltes vertes du peuple chinois

Agathe Mahuet Publié le - Mis à jour le

Planète

Qidong, le 28 juillet dernier. Ils sont une poignée de jeunes Chinois à se tenir debout sur la voiture retournée au milieu de la foule. Un peu maladroitement, comme intimidés par leur propre effronterie. Dans l’air, les feuilles blanches qui virevoltent paisiblement en confettis viennent de quitter les archives du siège du gouvernement local, mis à sac par les manifestants.

La vidéo du soulèvement des habitants de cette ville proche de Shanghai contre la construction d’un système d’égouts menaçant le fleuve Yangtsé a été largement diffusée sur Internet. Elle témoigne, pour la deuxième fois en quelques semaines, de la radicalisation d’une partie de la population chinoise face aux enjeux environnementaux.

Qidong, Shifang, Dalian Autant de villes où se sont multipliés ces derniers mois les soulèvements d’habitants ulcérés par des projets d’industries polluantes. Parfois avec violence. Les images surprennent, dans un pays géré avec tant d’autorité. Pourtant, face aux dizaines de milliers de personnes mobilisées par chacun de ces combats, le gouvernement chinois commence à lâcher du lest. Et à donner gain de cause aux manifestants.

"L’attitude du gouvernement central a changé , analyse Alice Ekman, chercheuse spécialiste de la Chine à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et professeur à Sciences Po. Pékin veut éviter à tout prix d’éventuelles conséquences nationales à ces mobilisations ponctuelles et locales, dans un contexte politique particulier", le parti unique devant renouveler son équipe dirigeante à l’automne. Au nom de la stabilité du régime, l’annulation du projet d’évacuation des eaux usées près de Qidong a donc été annoncée le jour même.

Le printemps arabe serait-il passé par là ? Le gouvernement chinois semble avoir désormais conscience du pouvoir de ces révoltes populaires sur l’équilibre du régime. D’autant que, selon Alice Ekman, "Pékin assiste avec lucidité à la construction d’une société civile chinoise ". Un tournant, marqué par l’émergence, en 2009, de Weibo - le Twitter chinois. Avec ses trois cents millions de comptes, le site de microblogging est devenu l’outil incontournable de toutes les revendications, et notamment environnementales.

Si les révoltes de Qidong ou de Shifang ne sont pas nées sur Weibo, "les internautes ont utilisé le site pour rendre compte de la mobilisation" , explique la chercheuse de l’Ifri, participant ainsi à la médiatisation rapide et nationale de ces évènements locaux.

Pour Xin Wang, expert à l’Institut français du développement durable et des relations internationales (Iddri), ce sont d’abord "les populations locales, immédiatement touchées par une dégradation des éléments fondamentaux de leur quotidien, qui tirent la sonnette d’alarme ". Leur prise de conscience, basée sur une expérience personnelle - pénurie d’eau potable, développement des cancers dans les villages -, trouve ensuite un écho chez les Chinois urbanisés, adeptes de Weibo. De fait, pour Alice Ekman, ces protestations facilitées par les nouvelles technologies " transcendent les classes sociales".

Pourtant, si la multiplication de ces protestations - surnommées "Nimby" ("not in my back yard") car provoquées par l’irruption d’un danger de pollution locale - traduit bien une prise de conscience environnementale, le phénomène doit être relativisé, selon la chercheuse de l’Ifri. "Il n’y a pas de remise en cause du gouvernement central et de sa politique" , analyse-t-elle. Comme dans le cas de Qidong, c’est plutôt aux cadres locaux - et non aux membres du Parti à Pékin - que les manifestants s’en prennent, exaspérés par une gestion largement corrompue des projets industriels régionaux et le plus souvent dépourvue de vision écologique.

" Les dirigeants locaux cherchent avant tout à favoriser la croissance économique dans l’espoir d’une promotion, sans se soucier de l’impact environnemental de leurs décisions ", confirme Xin Wang. Selon l’expert de l’Iddri, le gouvernement central, lui, tirerait au contraire son épingle du jeu, sa volonté de mettre le pays sur la voie d’une "économie verte" recevant un écho positif au sein de la population. Fin juillet, dans leur appel à manifester, les habitants de Qidong soutenaient ainsi ouvertement la direction du Parti : "Le président Mao nous a appris à viser un développement équitable et durable. Hu Jintao nous a appris à étudier le développement de manière scientifique. Mais vous, les officiels du gouvernement local, vous n’avez rien appris de tout ça ?"

Face au nombre toujours plus grand de projets industriels problématiques en Chine, " il est très probable que ces mouvements perdurent ", selon Alice Ekman. " Mais sans doute pas au-delà d’actions ponctuelles et localisées, facilement gérables par l’administration. " En clair, la Chine n’est pas (encore) en marche vers une révolution verte citoyenne.

"Pour le moment, il suffit que les autorités chinoises répondent localement aux requêtes de ces personnes et modifient favorablement leur environnement direct pour calmer le mouvement ", confirme Xin Wang. Mais sur le site d’opinion chinadialogue.net, l’éditorialiste Tang Hao analyse cet activisme environnemental comme faisant partie d’un phénomène social plus large, et qui devrait alerter sérieusement le régime. " De grandes décisions doivent être prises pour réformer le système politique du pays, explique-t-il, sans quoi la Chine devra bientôt faire face à un effondrement social généralisé. L’amplification des protestations environnementales en est le dernier avertissement. L’heure de la réforme sociale a sonné. "

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