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Au terme de 14 mois d’enquête et de milliers d’analyses, les scientifiques mandatés par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) pour objectiver la pollution qui affecte le territoire du peuple Ogoni, dans le Delta du Niger, ont rendu leur verdict. Implacable.

Ce rapport conclut en effet que les conséquences de cinquante années d’exploitation pétrolière dans cette région rurale dépassent en gravité tout ce qui était présumé jusqu’ici. Une marée noire omniprésente qui a détruit des écosystèmes fragiles et met en péril la santé de près d’un million de personnes, dans un pays où l’espérance de vie est déjà inférieure à cinquante ans.

Selon le PNUE, des mesures d’urgence doivent être prises dans une dizaine de zones où la santé des communautés locales est sérieusement menacée. Dans l’une de celles-ci, les habitants boivent de l’eau qui affiche un taux de benzène (un cancérigène avéré) 900 fois supérieur au seuil préconisé par l’Organisation mondiale de la santé. La nappe phréatique alimentant les puits concernés a été contaminée par une fuite de pétrole qui s’est produite il y a plus de six ans.

Plus largement, les sols sont pollués en profondeur. Les incendies qui en découlent laissent sur ceux-ci un dépôt de goudron et de cendres qui les rend stériles. En certains endroits, cette croûte est parfois présente depuis des décennies. Les eaux souterraines de 41 des 69 sites étudiés affichent, eux aussi, des niveaux de pollution aux hydrocarbures supérieurs aux normes nigérianes. Une couche d’huile flotte par ailleurs sur les eaux de surface des criques à travers tout le pays Ogoni et ses environs.

L’impact du pétrole sur les mangroves où fraient poissons et crustacés est également catastrophique, relève encore le rapport, amputant les prises des pêcheurs locaux. Maigre consolation, la consommation de poissons ne présenterait pas de risques pour la santé; ceux-ci délaissant, semble-t-il, les zones polluées pour se réfugier dans des eaux plus accueillantes. La pollution de l’air est également épinglée.

Si le rapport souligne les effets néfastes des raffineries clandestines où l’on distille du pétrole volé, il ressort de celui-ci que la responsabilité de ce désastre incombe en très large part à l’industrie pétrolière et singulièrement à la Shell Petroleum Development Company (la SPDC est le fruit d’une joint-venture entre Shell, le gouvernement nigérian, le Français Total et l’Italien Eni). Pionnier de l’exploitation pétrolière au Nigeria, Shell reste le plus gros opérateur du pays. "Le contrôle et la maintenance de l’infrastructure pétrolière en pays Ogoni ont été et demeurent inadéquats : les propres procédures de la SPDC n’ont pas été appliquées, menant à des problèmes de santé publique et de sécurité", tance le PNUE, qui observe en outre que les techniques de remédiation auxquelles l’entreprise a recours pour dépolluer certains sites sont inefficaces.

Le chantier de nettoyage de la région devrait être le plus long et le plus étendu jamais entrepris, juge l’organe onusien pour qui une restauration complète demandera une trentaine d’années. A cette fin, il en appelle à la création d’un fonds international doté d’un capital de départ d’un milliard de dollars et à la mise en place d’organes de gestion dignes de ce nom. Le PNUE recommande, de plus, un suivi sanitaire des populations exposées.

Coïncidence : la veille de cette publication, les avocats d’une communauté de pêcheurs Ogoni qui a entamé une procédure judiciaire contre Shell au Royaume-Uni annonçaient que la compagnie reconnaissait sa responsabilité dans deux importantes marées noires survenues en 2008. Il y a fort à parier que cette "class action" devant les tribunaux n’est pas la dernière.