Planète

C’est l’histoire d’Hervé Léonard qui, après dix ans de travail pour l’ONG SOS Faim, choisit de se reconvertir dans l’agriculture biologique. Mais le jeune trentenaire ne s’attendait pas à rencontrer autant de difficultés pour accéder à une terre en Belgique. "Il y a beaucoup d’informations dont on ne dispose que quand on fait son chemin d’expérience. On ne sait pas, tant qu’on ne se lance pas vraiment." Un millier d’agriculteurs disparaissent chaque année en Wallonie, "mais si on cherche une terre, on n’en trouve pas" , soupire-t-il.

Il commence alors par travailler pour d’autres, "mais c’est très insécurisant, parce que la terre appartient à une autre personne, j’ai eu beaucoup de problèmes à cause de cela" . Aujourd’hui, Hervé Léonard exploite 2,70 ha à Hennuyères, sur lesquels il élève des brebis laitières - "l’élevage du pauvre" - et produit des paniers de légumes bio qu’il écoule en vente directe. Mais il vit avec "une épée de Damoclès" au-dessus de la tête. S’il est désormais bien propriétaire d’1,30 ha, il loue parallèlement 1,40 ha "sous contrat de culture" et non pas bail à ferme (lire ci-contre). "Dans deux ans, on devra partir. On ne peut rien construire dans la durée "

Le problème de l’accès à la terre pour les jeunes agriculteurs se révèle particulièrement criant en Belgique. "Les exploitations à remettre sont rares" , explique Hervé Léonard, le fermier privilégiant sa famille bien sûr ou un voisin à qui la transmettre. Et de plus en plus de terres sont victimes de l’urbanisation ou dévolues aux loisirs (comme la chasse ou l’équitation), à l’exploitation de carrière, aux énergies renouvelables (tel l’éolien) ou aux agrocarburants.

Mais les prix de vente se révèlent de toute façon impressionnants pour un bien qui, en temps de crise, est devenu une valeur refuge. "Ils sont inabordables pour ceux qui veulent se lancer dans l’agriculture durable" , remarque ainsi Corentin Dayez, chargé de recherche et plaidoyer chez Oxfam - Magasins du monde. Ils avoisinent en moyenne les 20-25 000 €/ha, selon Xavier de Munck, le secrétaire général de NTF, l’association des propriétaires de forêts et terres agricoles en Wallonie. Mais "il y a aussi de la spéculation agricole. Des terres peuvent se vendre jusqu’à 60 000 ou 70 000 € par ha dans le Brabant wallon" , témoigne Xavier Delwarte, de la Fédération unie de groupements d’éleveurs et d’agriculteurs (Fugea). Seuls les gros exploitants peuvent encore acheter. "Nous conseillons donc de louer" , poursuit M. Delwarte, mais - problème - les propriétaires terriens rechignent à entrer dans le système du "bail à ferme", préférant envisager d’autres formes de liens, moins contraignantes pour eux (et donc moins protectrices pour les agriculteurs), notamment en passant par des sociétés spécialisées comme Agriland, "qui n’ont pas la gestion aussi fine que celle que peut avoir un agriculteur qui vit dans un terroir" , regrette la députée écologiste Thérèse Snoy.

C’est pour venir en aide à ces petits agriculteurs en panne de terres que l’association Terre-en-vue vient de voir le jour en Belgique, à l’initiative de quelques bénévoles et avec l’appui du Réseau de soutien à l’agriculture paysanne. L’ASBL sert de plate-forme de contact entre les agriculteurs qui tentent de s’installer et les propriétaires sensibilisés à la problématique de l’accès à la terre et au développement durable. Mais elle cherche aussi à conscientiser le monde politique et les consommateurs. "Pas mal de citoyens se posent la question de leur alimentation, se sentent insatisfaits des produits qu’ils trouvent en supermarché, s’intéressent aux produits locaux" , remarque la juriste Zoé Gallez, l’une des chevilles ouvrières de Terre-en-vue.

Le projet prendra toute sa dimension lorsque sa coopérative foncière verra le jour en avril prochain, pour récolter de l’épargne qui permettra alors d’acheter des terres et de les louer à des agriculteurs porteurs d’un projet durable. "Cette épargne a une plus-value environnementale et sociale, le but n’est pas de faire de l’argent" , précise Jérôme Rassart, conseiller à la Coopérative de crédit alternatif (Crédal) qui est partie prenante au projet. C’est en quelque sorte une "alliance" qui se met en place entre agriculteurs et consommateurs. Une fondation verra également le jour, cet été, pour collecter les dons de terres ou d’argent. "Mais il faudrait qu’un acteur public participe, sinon cela restera une initiative citoyenne qui ne pourra pas s’inscrire dans la durée" , redoute Corentin Dayez.

Un premier compromis de vente au nom de la coopérative en constitution a, en tout cas, déjà pu être signé. Un éleveur bio de 42 ans en est l’heureux bénéficiaire. A la tête d’une exploitation de Blondes d’Aquitaine dans la région de Rochefort, il est venu à manquer de terres par un malheureux concours de circonstances. Une vingtaine de familles de la région se sont mises en commun pour permettre l’achat de 7 ha de prairies. "Je ne les connais même pas toutes !" , relate-t-il, obligé de travailler en complément dans le bâtiment pour joindre les deux bouts. "Elles se sont senties concernées, elles veulent encore pouvoir manger sainement dans dix ans" , pense-t-il. Ces quelques hectares de plus "nous permettront de rester autonomes dans l’exploitation et d’utiliser les produits du terrain" pour nourrir le bétail. Et, "dans cinq ou six ans, on pourra peut-être même en vivre".

De nombreux agriculteurs comptent aujourd’hui sur Terre-en-vue - petite sœur de la française Terre de liens - pour lancer ou développer leur activité. "Nous avons énormément de demandes" , constate ainsi Zoé Gallez, "et la difficulté va être de les gérer." "Je crois beaucoup en cette initiative" , confirme Hervé Léonard. "Mais je ne pense pas qu’elle sera opérationnelle à temps pour mon cas. On pense à quitter la Belgique "