Planète Lancé par l’ingénieur néerlandais Bas Lansdorp, le projet Mars One a pour objectif d’installer une colonie humaine autonome dès 2024 sur cette planète située à 250 millions de km de la Terre (température moyenne de -63°C). Trop cher pour la Nasa, ce programme privé pourrait être financé en partie par son utilisation sous forme de téléréalité. Malgré l’absence de billet retour et les immenses dangers liés à une telle aventure humaine, les candidats affluent de par le monde...

Le CEO de Mars One est l’Invité du samedi de LaLibre.be




En tant qu’ingénieur, vous lancez et dirigez le projet Mars One. D’où vient cette ambition ?

Dès l’âge de 20 ans et la diffusion des premières images télévisées de Mars, j’ai eu l’envie de me rendre sur cette planète. C’est devenu une obsession jusqu’il y 3 ans quand j’ai quitté mon travail pour me consacrer pleinement à Mars One avec des associés.

L’idée d’envoyer des humains sur Mars sans leur donner la possibilité ou les moyens de revenir, n’est-ce pas un projet fou, voire suicidaire ?

Au premier abord, cela peut sembler étrange à une époque où tout un chacun peut voyager en avion très facilement et revenir aussi vite. Mais par le passé, voyager pour se déplacer une fois pour toute, cela était très habituel. Sans cela, nous vivrions tous en Afrique de l’Ouest d’où nous sommes originaires. Au début du siècle dernier, certains partaient en bateau vers l’Australie pour ne plus jamais revenir. Si cela peut sembler fou, c’est pourtant ce qui s’est répété tout au long de l’Histoire humaine. On meurt tous un jour quelque part, cela n’a donc rien à voir avec une forme de suicide organisé.

L’appel aux candidatures a rencontré un immense succès. Dans une première phase, 1.000 candidats - dont 6 Belges - ont été retenus parmi les 200.000 inscrits provenant de 140 pays différents. Quels sont vos critères de sélection ?

Notre principale préoccupation et notre défi, c’est de vérifier leurs capacités à travailler en équipe. Concrètement, nous n’envoyons pas des individus sur Mars, mais des groupes de personnes capables de travailler ensemble lors du vol (7 mois) et sur place (2 ans avant l’arrivée d’un deuxième groupe). C’est une qualité que tout le monde n’a pas. Pour le reste, nous pourrons toujours leur enseigner des compétences en ingénierie mécanique, sciences, médecine, botanique (pour développer des aliments nutritionnels), technologies,…

Effectuer un vol de 7 mois dans une capsule pour arriver sur une planète où tout reste à créer, est-ce psychologiquement tenable ?

7 mois, c’est comparable à la durée d’un séjour dans la Station Spatiale Internationale. Chez les Russes, on dépasse parfois une période de plus d’un an dans l’espace. La seule grande différence, c’est qu’il ne sera plus possible à nos équipes de communiquer « en direct » avec la Terre. Ce qui restera possible, c’est l’envoi de mails, de messages vocaux et vidéos. L’absence de contacts directs est une différence énorme, mais nous préparerons nos équipes à cette contrainte.

Par quel moyen ?

Chaque année, nos candidats seront cloisonnés dans des conditions similaires à ce qu’ils vivront sur Mars. Cela comprend la manière de communiquer avec l’extérieur.

Ces expériences sur Terre dureront combien de temps ?

Ce point est très intéressant, car au départ, nous tablions sur 3 mois. Mais finalement, la durée sera inconnue… Afin de mieux tester les réactions psychologiques, ils ne sauront pas à l’avance si cet enfermement durera 1 semaine ou 7 mois. On fait le maximum pour nous assurer que ceux qui partiront seront les plus appropriés. Tous les 2 ans, nous enverrons un groupe de 4 personnes. Si on se limitait à 2 membres d’équipage, en cas de décès d’un participant, la mission perdrait trop de compétences d’un seul coup.

Comment vont-ils s’alimenter ?

On sait qu’il y a de l’eau sur Mars, mais pas sous forme liquide. Notre base sera située à un endroit où nous aurons la garantie qu’il y a de l’eau dans le sol pour produire des aliments comestibles. Une mission spécifique sera exécutée en 2020 pour définir la meilleure situation géographique. Nous enverrons également une petite quantité de plantes qu’il sera possible de cultiver et multiplier sur Mars. Avant leur départ, nous nous assurerons de notre capacité à produire de l’oxygène sur notre base.

Que vont-ils faire de leurs journées ?

Une fois sur la planète rouge, ils devront construire la station qui aura été envoyée en plusieurs parties, monter de nombreux panneaux solaires, relier entre eux les modules, installer les systèmes de protection des rayons cosmiques,…

Vous estimez le coût de cette opération à 6 milliards de dollars. C’est 10 fois moins que les estimations de la NASA pour coloniser Mars. Comment expliquez-vous un tel écart ?

Vu que nous collaborons avec les mêmes sociétés en aéronautique (Thales, Lockheed Martin,…), la NASA pourrait d’ailleurs parfaitement faire la même chose que nous. La différence, c’est que nous allons coloniser la planète à partir de moyens techniques existants. Dès 2018, nous enverrons des petits modules inhabités qu’il faudra par la suite assembler et développer. La NASA, elle, étudie la possibilité de revenir. C’est ce trajet du retour qui fait flamber ses coûts, car elle doit développer une fusée beaucoup plus grande et puissante, ainsi que trouver un moyen d’atterrir sur Mars avec plusieurs tonnes de matériel.

Êtes-vous certain de trouver ces 6 milliards de dollars pour financer Mars One ?

Dès le départ, nous devions trouver la réponse à cette question. Lorsque nous avons vu que le Comité Olympique International a rassemblé plus de 4 milliards de dollars en droits de retransmissions et en sponsoring, nous avons compris que notre projet était réaliste. Souvenez-vous, lorsque Neil Armstrong a fait le premier pas sur la Lune, toutes les personnes qui avaient accès à la télévision l’ont regardé. En 2024, plus de 4 milliards d’humains auront accès à Internet. Cela nous offrira une audience incroyable, car notre projet est plus ambitieux et beaucoup plus long que des Jeux olympiques. C’est clairement un modèle économique attrayant. Avant d’obtenir ses recettes, nous sommes en discussions avec de très grands investisseurs pour nous permettre d’avancer sur le projet et de payer les coûts à venir. Dans le même temps, nous avons lancé des appels aux dons. Des petits montants commencent à nous parvenir. Cela devrait s’accélérer…

A titre personnel, avez-vous l’intention de partir sur Mars ?

Cela a toujours été mon rêve. Cela dit, je ne ferai certainement pas partie de la première mission, car elle fait peser une pression psychologique immense sur ses participants… Moi, je ne suis pas capable d’un tel choc. Il faut imaginer que la première équipe, c’est un peu comme un groupe qui part skier et qui se retrouve coincée dans la neige… sauf qu’ils doivent cohabiter 3 ans avant de voir de nouveaux compagnons les rejoindre. Je n’ai pas le caractère pour faire partie des premiers départs.



Que dites-vous à ceux qui vous accusent d’aller polluer Mars, comme si la pollution sur Terre ne suffisait pas ?

C’est tout le contraire ! Une telle mission va permettre aux gens de réaliser que l’air et l’eau sont précieux. Ils verront à quel point la vie est difficile sur une autre planète. Dans le même temps, nous pourrons démontrer l’efficacité de certaines méthodes de recyclage, développer de nouveaux moyens pour produire de l’énergie, utiliser l’énergie solaire autrement,… Je crois donc que notre projet va au contraire doper les technologies sur Terre et faire évoluer les mentalités face à l’environnement.

En vieillissant, les humains multiplient les problèmes de santé. Comment comptez-vous gérer cela sur Mars ?

Avant d’en arriver à de telles situations, nous aurons déjà pas mal de colons sur Mars. Comme dans certaines communautés sur Terre, les jeunes s’occuperont des plus âgés. On pourra par exemple développer une sorte de maison de repos sur place. Ceux qui partiront sur Mars doivent être conscients qu’ils font un pas en arrière en matière de soins de santé. Mais, si vous vivez au Kenya, vous savez aussi que les conditions médicales sont moins favorables qu’en Belgique. Je crois même qu’ils seront mieux soignés sur Mars que dans bon nombre de pays sur Terre.

Face aux incertitudes qui restent à lever, vous restez confiant ?

Oui. On dit souvent que les missions sur Mars ne réussissent pas souvent. Mais en réalité, sur les 7 atterrissages de la NASA sur Mars, seule une mission n’a pas réussi. On travaille avec Lockheed Martin qui a participé à toutes ces missions.


Une interview de Dorian de Meeûs

@ddemeeus