Planète

Les paysans européens disposent généralement de titres de propriété. A moins de racheter leurs terrains à grands frais, impossible de leur ordonner de vider les lieux dans l’heure sous peine de les expulser de force. En Afrique ou en Amérique centrale, en revanche, nombre de petits cultivateurs occupent des terres depuis plusieurs générations sans disposer du moindre document officiel. Tant que l’espace qu’ils occupent n’a pas de valeur, ils ont peu de chances d’être inquiétés. Mais le jour où leur terrain offre un attrait financier, ils peuvent aisément être délocalisés. "Jusqu’ici, ça ne posait pas de problèmes car les terres arables n’étaient pas considérées comme une ressource rare et donc financièrement intéressante", analyse le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation Olivier De Schutter, "mais avec la pression exercée sur les sols, il y a un réel intérêt des investisseurs".

Le phénomène n’est pas nouveau, nombre de multinationales se sont accaparé des terres par le passé pour produire des ressources à bas coût et les exporter dans le monde entier (lire ci-dessus). Mais depuis quelques années, l’implication d’Etats souverains et de gouvernements étrangers dans des accaparements de grande ampleur attire l’attention des médias. La plupart de ces appropriations restent pourtant le fait d’investisseurs privés, généralement des élites locales, qui voient dans ces terres une nouvelle et importante source de profit. "Le phénomène a explosé pour deux raisons", poursuit Olivier De Schutter, "l’instabilité des produits agricoles sur les marchés internationaux qui a conduit des gouvernements et de grandes entreprises à acheter ou louer des terres à long terme pour s’assurer une certaine production. Et la poussée des agrocarburants". Le biodiesel notamment, brûlé dans nos moteurs pour remplacer les énergies fossiles et principalement produit à base de colza sur une bonne partie des terres arables de l’Union européenne. Conséquence : les Etats membres importent les huiles végétales qu’ils n’ont plus la place de produire, dont la plus célèbre et la plus utilisée d’entre elles : l’huile de palme. "La demande croissante en huiles végétales a mis en place un marché extrêmement lucratif", ajoute Olivier De Schutter. "Des pays comme la Malaisie, l’Indonésie, le Guatemala ou le Honduras consacrent d’immenses territoires à la culture de palmiers à huile dont les enjeux sont immenses."

C’est ce marché qui relie les politiques européennes en matière de biocarburants et l’accaparement de terres. Les agrocarburants représentent 4,7 % des carburants consommés dans la totalité de l’Union. En proposant l’inclusion d’un plafond pour les agrocarburants dits de première génération à 6 % du mix énergétique du continent pour réduire leur impact sur la production alimentaire et la déforestation, le Parlement européen a revu ses objectifs à la baisse, mais il a également laissé une marge d’1,3 % pour la production à venir qui représente, selon les calculs des organisations environnementales, 2,7 millions de tonnes d’agrocarburants supplémentaires à produire sur une superficie équivalente à trois fois la taille des surfaces cultivées en Belgique. "Le Parlement européen a choisi le juste milieu", analyse Olivier De Schutter, "mais il envoie un signal très clair au marché : plus d’huile devra encore être produite et plus de pressions seront encore exercées sur les terres dont la valeur va encore augmenter. Ce qui incite les investisseurs à en acheter encore davantage". La mondialisation des marchés sur la terre et sur l’eau met directement en concurrence des populations avec des pouvoirs d’achat totalement différents. "Les riches, qui veulent rouler au biodiesel ou à l’éthanol, et les pauvres qui ont besoin de leurs terres pour survivre", conclut le rapporteur spécial de l’Onu. "Quand des terres se retrouvent entre les mains de gens qui veulent faire du profit, le choix est vite fait, le pouvoir d’achat l’emporte sur la pauvreté."