Planète


L’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, spécialiste des galaxies lointaines, nous raconte une des ses nuits de travail, à l’observatoire de Mauna Kea (île d’Hawaï).



L'arrivée sur place


© REPORTERS

"Mauna Kea est un endroit extraordinaire. C’est pour moi le site le plus beau de l’hémisphère Nord. L’observatoire se trouve sur un volcan éteint. à plus de 4000 mètres d’altitude. Il y a une couche de nuages à mes pieds, à cause du phénomène d’inversion de température, qui bloque toute la pollution lumineuse et l’évaporation du dessous. On ne voit que le ciel et il est d’une pureté extraordinaire ! L’atmosphère terrestre est toujours trouble, c’est pour cela que l’on envoie des télescopes dans l’espace, comme Hubble. L’atmosphère terrestre est composée d’atomes qui bougent tout le temps, et donc la lumière, quand elle est traverse l’atmosphère, est toujours un peu floue, et donc les images ne sont pas nettes. Mais à Mauna Kea, on est si haut que l’on est au-dessus de quelque chose comme la moitié de l’atmosphère terrestre.

Manque d'oxygène

En revanche, il y a très peu d’oxygène, c’est un supplice pour le corps. Quand j’y vais, j’ai toujours la migraine. On doit venir un jour à l’avance pour permettre au corps de s’adapter, avant de commencer à travailler ! Mon travail, c’est vraiment recueilleur de lumière. Le seul moyen de communication de l’homme avec l’Univers est la lumière. Le grand bond en avant, c’est quand le télescope a été inventé. Le premier à l’utiliser, c’est Galilée en 1609. Depuis les télescopes n’ont pas cessé de s’élargir, vu cette soif insatiable de collecter de plus en plus de lumière.

D’une lentille de quelques centimètres avec Galilée, on est passé actuellement à des miroirs d’un diamètre de dix-douze mètres, et l’Europe a un projet de 39 mètres ! Plus on collecte de lumière, plus on voit faible, et plus on voit faible, plus on voit loin, et plus on peut remonter dans le passé. Parce que la lumière met du temps à nous parvenir. Sa vitesse est de 300 000 km par secondes. A l’échelle de l’Univers, c’est une vitesse de tortue ! On voit toujours l’Univers avec un peu de retard. La lumière qui nous parvient de la galaxie d’Andromède maintenant est partie quand les premiers hommes marchaient dans la savane africaine ! C’est ainsi que l’astronome reconstitue l’histoire cosmique."


Le crépuscule

© REPORTERS

"Le coucher du soleil est le moment où je peux commencer à observer mes objets célestes. Les objets sont toujours là, bien sûr, mais, le jour, la lumière aveuglante du soleil ne me permet pas de les observer. Même la lune ne me le permet pas d’ailleurs; elle est trop brillante. Il faut une nuit complète. Quand je vais à l’observatoire, c’est toujours très émouvant de voir le soleil descendre vers l’horizon et de voir la belle palette de couleurs, c’est un festival de feux colorés; orange, rouge, mauve… Quand la nuit tombe, c’est le moment où je peux pointer les télescopes, vers les objets extragalactiques, des galaxies qui sont à des milliards d’années lumière, pour commencer à collecter leur lumière et les observer.

J’ai commencé dans les années 70. C’était très dur, on s’asseyait dans le noir, on guidait le télescope à la main, et on regardait l’étoile. A présent, cela se fait dans une salle d’ordinateurs bien éclairée, je suis devant un écran, tout est coordonné par ordinateur. On prépare tous les calculs à l’avance car avec l’altitude, tout processus mental est une corvée ! Je donne les coordonnées de la galaxie à observer. L’opérateur pointe le télescope, moi je vois la galaxie apparaître sur mon écran et je m’assure que c’est la bonne. Je peux obtenir soit des photos de galaxies, soit de la spectroscopie (composition des étoiles, leurs mouvements...). Autrefois, grelotter, rester immobile, lutter contre le sommeil était très contraignant pour le corps. Mieux vaut pour l’efficacité et la précision des mesures que le corps ne souffre pas.

La technologie a changé, l'émotion reste intacte

A l’époque, je développais moi-même les plaques photographiques que l’on rentrait dans le télescope. Dans la chambre noire, je voyais l’image surgir du liquide, c’était à chaque fois merveilleux ! Maintenant, c’est instantané, mais l’émotion reste intacte. Quand l’image de la galaxie apparaît sur mon écran, ça me fait quelque chose au cœur, je me dis que je suis connecté avec l’Univers… La lumière que je capte est partie il y a des milliards d’années ! En fait, on sent un lien de connexion cosmique très fort lors de ces observations. Je suis aussi conscient que je suis privilégié, on est une très petite minorité à pouvoir voir cela. Il y a une dizaine de télescopes supérieurs à 5 m dans le monde, pour des milliers d’astronomes. La compétition est rude, et on obtient seulement deux ou trois nuits. Et puis, l’homme, à l’oeil nu, voit beaucoup moins d’étoiles que les astronomes..."


Désormais, la nuit complète

© Hideaki Fujiwara - Subaru Telescope, NAOJ

"Lorsque je regarde mon télescope au cœur de la nuit, la question que je continue encore à me poser, c’est : “est-ce que tout cela a un sens, est-ce que nous avons un rôle à jouer ?” Parce que l’astronomie moderne a considérablement réduit notre rôle dans l’espace et dans le temps. Nous sommes vraiment un grain de sable dans le vaste océan cosmique. On se peut se dire que tout est hasard, que l’Univers se soucie de nous comme d’une guigne, que notre existence n’a aucun sens.

Mais moi, lorsque je regarde à travers mes télescopes, et que je perçois cette harmonie et cette beauté du cosmos, j’ai des difficultés à croire que tout est hasard. Donc, je parie et c’est un pari à la Pascal, car la science ne démontre rien. Pour moi, il y a quelque chose, un principe ordonnateur, créateur, qui a réglé l’Univers dès son début, dès la première fraction de seconde après le Big, pour l’apparition de l’homme, de la vie, de la conscience…

Le rôle de l'homme, donner un sens à l'Univers

Pourquoi créer toute cette beauté, si il y a personne pour l’appréhender ? Pour moi, le rôle de l’homme, c’est de donner un sens à l’Univers, en l’observant, le comprenant. Essayer de comprendre son histoire et apprécier son harmonie, c’est cela qui donne notre sens à l’existence. Je crois que ma culture asiatique est pour quelque chose dans cette vision. Le bouddhisme, le taoïsme a des connotations qui vont dans ce sens. Je suis influencé par mon “background”; j’ai grandi au Vietnam..

Pour moi, la nuit signifiait alors des menaces, des batailles rangées, des balles perdues… C’était la guerre ! Je n’ai jamais connu la paix quand j’ai grandi dans mon pays.. .J’ai connu les deux guerres, d’Indochine et américaine. C’est seulement quand je suis allé en Suisse, que j’ai connu la sérénité de la nuit. Et puis quand je suis devenu astronome, la nuit est devenue chaleureuse car je ressens cette connexion cosmique."


Et enfin l'aube...

© REPORTERS

"Mon moment préféré, c’est plutôt à la fin de la nuit; on se sent bien si on a beaucoup d’observations et on voit cela comme un cadeau merveilleux. Et l’aube, c’est d’abord aller dormir, reposer le corps ! On espère toujours que tout va bien se passer jusqu’à la fin de la nuit. La peur, c’est toujours que les nuages viennent, perturbent les observations et qu’on perde du temps. A la fin de la nuit, si on a eu une mauvaise météo, il y a un goût amer, parce qu’on a perdu un précieux temps. On regarde aussi si la prochaine nuit sera bonne ! C’est un sujet d’inquiétude, parce qu’on veut capter le plus possible de cette lumière si précieuse. S’il y a des choses extraordinaires, on les voit durant la nuit, mais l’analyse plus fine, la réflexion, se fera de retour à l’Université. Il faut enfin publier l’article annonçant les résultats à la communauté scientifique. Le travail n’est pas achevé sans cela.

La pollution lumineuse, un fléau pour les astronomes

Mauna Kea est un lieu merveilleux, car il y a certains observatoires où l’on ne peut plus étudier ainsi les galaxies. La pollution lumineuse est un fléau pour l’astronomie. Les lumières des villes empêchent de voir la lumière des étoiles. A Mauna Kea, on peut voir 2500 étoiles à l’oeil nu, à Paris, c’est une dizaine au plus ! Tout l’univers lointain ne pourra pas être abordé si vous êtes dérangé par la pollution lumineuse. Prenons par exemple l’observatoire du Mont Wilson, dans la banlieue de Los Angeles, qui est un lieu historique pour l’astronomie car Edwin Hubble y a découvert l’expansion de l’Univers. Sur les photos de 1900, la zone autour est relativement noire, maintenant c’est un océan de lumière ! On ne peut plus étudier les galaxies au Mont Wilson, à cause de la pollution lumineuse de Los Angeles !

Donc, on réclame des zones de réserve de ciel étoilé. Les Canadiens l’ont réalisé autour de l’observatoire du mont Mégantic. Cela ne veut pas dire qu’on revient à l’age de pierre ! Mais cela demande la coopération des citoyens et des communes autour de l’observatoire pour illuminer plus efficacement, – juste le sol et pas le ciel –, installer des minuteries… C’est bon pour le climat, économique, moins perturbant pour les espèces animales, et cela permet de préserver le ciel pour les futures générations."


Bio express d'un recueilleur de lumière

© S. Remael

Trinh Xuan Thuan est né à Hanoï au Vietnam, en 1948. Il grandit pendant la guerre au Vietnam et étudie ensuite en Suisse, puis aux Etats-Unis. Devenu professeur d’astrophysique à l’Université de Virginie, il a découvert en 2004, grâce au télescope Hubble, la plus jeune des galaxies connue à ce jour, I Zwicky 18. Reconnu pour ses talents de vulgarisateur, il a écrit de nombreux livres, dont l’un de ses plus connus avec le moine bouddhiste Matthieu Ricard, “L’infini dans la paume de la main”. Il aime mêler aux explications scientifiques des réflexions métaphysiques. Marqué par la culture bouddhiste, il est aussi adepte du “principe anthropique” selon lequel l’Univers “tend” vers les êtres (humains, animaux ou extraterrestres). Son dernier livre, “Une nuit”, vient de paraître chez L’iconoclaste. Un récit sur son travail nocturne en observatoire, agrémenté d’extraits littéraires et picturaux.