Planète Si nous avons tous déjà croqué dans une pomme Jonagold ou Pink Lady, dans une poire Conférence, peu d’entre nous ont pu goûter à des variétés comme Président Roulin, Gueule de mouton, Court pendu Rosa, Joséphine de Malines, Belle-fleur large mouche, Cwastresse double ou encore Reinette de Wattripont. Ces variétés anciennes ont en effet disparu des étals depuis bien longtemps. En cause, le productivisme agricole en cours depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, la standardisation, dès les années 60, des produits alimentaires à destination des supermarchés mais aussi le fait que les arbres hautes tiges nécessitent une cueillette à la main et ne sont pas pulvérisables, vu leur hauteur.

© FLEMAL JEAN-LUC


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“La Wallonie a perdu, en 60 ans, 99  % de ses vieux vergers hautes tiges de pommes, poires, prunes et cerises. On donnait même des primes pour abattre ces arbres et replanter à la place des basses tiges ‘industrielles’. On avait probablement plus de 1000 variétés, parfois spécifiques à un village, que les gens plantaient eux-mêmes en récupérant les pépins”, explique Stéphane Delogne, agriculteur et initiateur de l’opération “Vergers pour la biodiversité” (lire ci-dessus).

L’équivalent de 400 terrains de football replantés

Cette opération, il l’a lancée en 2013, d’abord en Gaume puis dans toute la province de Luxembourg, avec son ASBL Green Management et le Parc naturel.

. “Ma motivation de départ, c’était d’agir pour la biodiversité. Un verger, c’est une savane occidentale, un des milieux les plus riches pour la faune (insectes, hérissons, oiseaux, lapins, lièvres, chevreuils, chauve-souris)”, évoque-t-il. L’attrait a été immédiat. “Les clients, un tiers d’agriculteurs et deux tiers de particuliers, viennent de toute la Wallonie. Ils achètent en moyenne dix-douze arbres. Cette année, le 10 000e arbre sera planté, avec une surprise à la clé pour l’acheteur, et nous atteindrons sans doute les 12 000, soit l’équivalent replanté de 400 terrains de football”, signale Stéphane Delogne.

“Vergers pour la biodiversité” est née d’un partenariat avec Gembloux Agro-Bio Tech qui possède des collections de variétés anciennes d’arbres fruitiers. La faculté d’Agronomie de l’ULg a fourni des greffons à des pépiniéristes qui les ont fait pousser. Ces derniers ont accepté, lors des opérations, de vendre les arbustes à des prix défiant toute concurrence : 19 euros au lieu de 32. Et si les clients en achètent au moins 15, ils bénéficient d’une prime de 12 euros l’arbre de la part de la Région wallonne. “Vergers pour la biodiversité” est ouvert aux particuliers et aux agriculteurs. On peut réserver sa commande jusqu’à la fin octobre et venir la retirer le mois suivant dans des points de collecte situés en Ardenne, Famenne et Gaume.

Les personnes intéressées peuvent commander leurs arbres au 0497/85.43.51et sur greenmanagement.biz

Un verger en permaculture encore haut comme trois pommes

C’est dans la sublime campagne de Redu (province de Luxembourg), le village où elle a grandi, que Laura Delfosse cultive une centaine de variétés de légumes rustiques, des fraises, des framboises ainsi que de l’épeautre panifiable, sur le principe de la permaculture. Cette technique vise à respecter la terre au maximum, à atteindre un écosystème en équilibre où les différentes plantes apportent des bénéfices à leurs voisines. Inutile de préciser que les engrais azotés et les produits chimiques sont proscrits. Son projet agricole, elle l’a lancé en 2012. “J’ai repris la ferme laitière de mon père mais ne faire que du lait ne m’intéressait pas. Je me suis donc di versifiée avec le maraîchage et un magasin à la ferme”, raconte Laura Delfosse.

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La jeune agricultrice de 33 ans, qui élève aussi des animaux rustiques (vaches Highlands, porcs laineux, canards coureurs indiens et autres poules) a fait de la permaculture une philosophie globale. Elle vit, au plus proche de la nature, avec ses deux jeunes enfants dans une yourte plantée sur ses terres. Laura Delfosse gère seule son exploitation. “Mon père me donne un coup de main pour les travaux lourds et ceux qui nécessitent le tracteur. L’an prochain, j’aurai un aidant.” Et il serait temps : ses journées de travail, à la belle saison, sont longues de 16 heures.

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A la Source (c’est le nom de la ferme), les clients (20  % de touristes et 80  % de néo-ruraux, pensionnés ou propriétaires d’une résidence secondaire dans la région) cueillent eux-mêmes leurs fruits et légumes avant de passer à la caisse.

Des explosions de couleurs

En cette journée très ensoleillée du début de l’automne, traverser le potager de Laura Delfosse, où tout pousse de façon sauvagement ordonnée, est un régal pour les sens. Une bonne odeur de plantes et de terre chauffe les narines. Les végétaux laissent éclater leurs couleurs : bettes aux cardes jaune foncé, énormes courgettes d’un vert profond, tomates blanches, rouges, vertes ou noires, fleurs comestibles aux tons rose soutenu (amarantes, cosmos au goût surprenant de litchi)… On en prend plein la vue. Le silence incroyable (“La nuit, il fait tellement calme que je peux entendre le brame du cerf au loin”, précise la jeune femme) n’est troublé que par le caquètement d’une poule apeurée poursuivie par le chien de l’agricultrice.

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Vingt hautes tiges achetées via l’opération

Dans le fond du terrain, on découvre un jeune verger, planté en 2015.

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Des pommiers, poiriers, pruniers et cerisiers hautes tiges, achetés via l’opération “Vergers pour la biodiversité”. “Vingt plants en tout. J’ai opté pour des variétés à la floraison la plus tardive possible afin d’éviter les problèmes du gel ardennais”, indique Laura Delfosse.

Suivant toujours le principe de permaculture, elle a planté des courges et du maïs entre certaines lignes d’arbustes. “A terme, j’aimerais planter d’autres légumes et agrandir le verger. Je compte acheter vingt autres arbres l’an prochain.”

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Ses arbres ne porteront pas de fruits avant dix ans. “L’idée, c’est de laisser un bagage alimentaire à mes enfants. Je compte aussi les transformer en jus, confiture et les vendre également tels quels.”

Avant la guerre, Redu était connu pour ses pommes. Un beau pommier ancien, aux branches sinueuses et qui porte des fruits, trône encore sur une parcelle de Laura Delfosse. “Quand je pense que mon grand-père avait reçu de l’argent pour arracher ses pommiers et qu’on m’en donne pour en replanter…”, dit la jeune femme avec un petit sourire.

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