Planète

En duo, Zuhal Demir et Alain Hubert sont venus à La Libre Belgique défendre ensemble ce qu’ils appellent “la Pax Antarctica”. La nouvelle secrétaire d’Etat N-VA à la Politique scientifique (qui remplace Elke Sleurs) et l’aventurier-ingénieur, patron de la Fondation polaire internationale (IPF), ont négocié ensemble pendant trois mois pour conclure un accord sur le futur de la station polaire princesse Elisabeth, laboratoire belge de recherche construit en Antarctique. Une recherche scientifique qui était compromise ces derniers mois par l'imbroglio juridique autour de ce fleuron belge, suite aux fortes tensions entre d’une part Alain Hubert et sa fondation d’intérêt publique, constructeur (2008) et opérateur de la station, et d’autre part, l'administration de la politique scientifique et l'Etat belge, à qui la IPF avait cédé 999 des 1000 parts de la station en 2010. Mais le nouvel accord le bétonne : au moins ces cinq prochaines années, Etat belge et Fondation polaire internationale travailleront main dans la main.


En quoi consiste cet accord ? L’Etat rachète totalement la station, et confie la gestion à Alain Hubert et la IPF, comme on l’a entendu ici et là ces dernières semaines ?

Zuhal Demir : C’est presque cela mais ce serait résumer les choses un peu trop simplement ! Nous avons tout d’abord un accord concernant les procédures juridiques. Et il y avait 35 procédures juridiques entre l’Etat belge et la IPF et d'autres parties! Jusqu’à maintenant, cela a coûté 700 000 euros à l’Etat belge. C’est beaucoup d’argent, pour un Belge qui paye ses taxes ! On a mis fin à toutes les procédures juridiques. Et ensuite, nous avons poussé sur le bouton “reset”, pour recommencer d’une page blanche. Nous avons choisi de régler les choses de manière simple et transparente. Pendant ces trois mois, il y a eu beaucoup de discussions entre nous. Et comme on dit en néerlandais « goede afspraken maken goede vrienden », les bons accords, les bonnes discussions font les bons amis ! Après ces trois mois de discussions, il y avait une confiance, une volonté pour recommencer ensemble. Et pour la science, c’était aussi important de le faire. Donc, IPF donne la millième part (NdlR : qui lui restait) à l’Etat qui devient propriétaire unique de la station polaire. Et on a conclu avec la IPF une convention pour l’exploitation de la station.

Alain Hubert : Il n'a jamais été question d'un rachat. Théoriquement, la station nous était revenue en pleine propriété, donc on la redonne à 100 % à l'Etat belge, sans aucune compensation. Il faut savoir que dans les accords de base, de fait, le millième que la IPF possédait comme co-propriétaire, valait 7 millions et demi, et le vaut toujours, avec les amortissements. En fait, il y a eu depuis le début un malentendu sur le statut même de la station. Elle a été conçue, construite, financée en grande partie par la Fondation (en 2008-2009), avec la collaboration de l'Etat, dans le cadre d'une cession future à l'Etat (ce qui a été fait en 2010) ; et on oublie que toutes les conventions qui ont été passée avec l'Etat l'ont été pour créer un partenariat public-privé. C'était mon souci premier, qui était d'assurer avec l'Etat, la pérennité de la station. Mon utopie était de créer ce partenariat public privé pour assurer cette pérennité. Ce qui s'est passé, c'est que l'administration n'a pas voulu de cet accord. Au fur et à mesure de cette affaire, on a oublié les conditions de la donation. Ce qui a été rappelé par le Conseil d'Etat récemment quand il a annulé l'arrêté royal litigieux le 10 juin dernier (NdlR : l'arrêté visait à retirer à l'IPF l'entretien et la maintenance de la station polaire belge en Antarctique et à les confier à un service public). C'est très rare, une telle annulation. Pour nous, la fondation, c'était très important, c'est notre intégrité qui a été rétablie par la justice.

© IPF

L'Etat belge doit cependant payer 4, 5 millions d'euros à l'IPF. Quelle est cette somme ?

ZD : Il y avait donc 35 procédures ouvertes en justice. Il y avait une fourchette réclamée ( NdlR : par l'IPF à l'Etat ) de 15 à 22 millions d'euros. Cela concernait des factures impayées, de l'achat de matériel ou des notes de frais. Ces 4, 5 millions d'euros servent à clôturer toutes les procédures. C'est une solution correcte. Tout a été évalué, discuté et je pense que c'est un montant correct tant pour l'IPF que pour l'Etat belge. On peut aussi économiser beaucoup de temps et d'énergie car les procédures auraient pu encore durer longtemps.  On peut se concentrer sur la recherche scientifique.

Vous-même, Mme Demir, dans le dossier, vous avez opéré des licenciements au sein de l'administration Belspo (directeur du secrétariat polaire, lié à la station Elisabeth) et aussi des experts extérieurs. Il fallait « faire le ménage » ? Pourquoi ?

ZD Non. Pour ce qui concerne les cinq experts extérieurs, ceux-ci étaient engagés dans le strict cadre de l’organisation de la campagne 2016-2017. Il est donc normal que leur engagement soit terminé maintenant. Pour ce qui concerne le directeur, la législation du travail ne me permet de faire plus de commentaires.


Quel sont les avantages principaux que retire le gouvernement de l'accord Pax Antarctica ?

ZD : Maintenant, c'est clair, c'est l'Etat belge qui est le propriétaire. Cet aspect est important : les choses sont claires. On n'enrichit plus non plus les avocats avec toutes ces procédures ! Et le plus important, pour moi en tant que secrétaire d'Etat, c'est la politique scientifique, la recherche scientifique. Cela fait un an qu'il n'y a pas de recherches, pas de mission à la station. Au niveau international, c'est capital de pouvoir mener à cet endroit des recherches et des missions scientifiques. Pour cette station polaire, on a à présent une structure claire, avec une asbl internationale qui réunit des représentants du gouvernement. Je souligne que les représentants du gouvernement ne seront pas payés, ce ne sera pas comme au Samusocial. C'est clair et transparent.

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AH. Oui, dans les détails, l'état devient le plein propriétaire de la station, et délègue une asbl internationale pour la gestion de la station, dans lequel les membres du conseil d'administration sont uniquement des représentants du public. Et la fondation reste et, est en fait l'opérateur, prestataire de service pour cette asbl internationale. De cette façon, cela permet de balayer tout ce qui avait été insinué par l'administration (au sujet de la IPF) au niveau de conflits d'intérêts, de marchés publics, qui n'était absolument pas vraies, mais qui ont créé ce climat qui fait que c'était devenu un problème. J'en profite encore pour remercier la ministre – (s'adressant à Zuhal Demir) et c'est sans doute votre background de juriste ; avoir une ministre qui a le sens de l'Etat de droit, c'est fondamental, pour une démocratie, pour l'intérêt général. La ministre a tout de suite compris les tenants et les aboutissements de ce problème. On a tout de suite trouvé des solutions et un terrain d'entente. Ca été très vite !


Z.D : Trois mois ! Je pense que tout le monde au gouvernement est content. Pour le Premier, c'était important d'avoir une solution. Je crois que mes collègues sont agréablement surpris ( NdlR : de la signature rapide) !

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Madame Demir, comment expliquez-vous les tensions entre Alain Hubert et l'Etat belge jusqu'ici ? C'était une question de personnes ou alors c'était communautaire, comme certains l'ont dit ?

ZD Je dois vous dire que ces questions ne m'intéressent pas ! Moi, je ne regarde pas vers le passé, mais vers l'avenir. Et le futur, c'est la recherche scientifique. Le passé ne m''intéresse pas. (...) A mon arrivée comme secrétaire d'Etat fin février, j'avais deux choix. Ou je choisissais de continuer les procédures – ce qui coûter cher au contribuable - , ou bien je m'asseyais à table pour chercher une solution, un accord. Personnellement, je préfère la deuxième option. Les citoyens attendent cela aussi d'une secrétaire d'Etat, d'un politique : qu'il trouve des solutions. J'ai donc dit : d'accord, parlons, discutons, car c'est nécessaire lorsqu'on veut trouver une solution. Je voulais bien sûr obtenir une bonne solution pour l'Etat et c'est le cas. C'est également une bonne solution pour le personnel scientifique, qui était un peu stressé ( NdlR : 32 scientifiques lui ont envoyé une lettre ouverte en juin ). Il faut le signaler : il y a à présent dans la nouvelle structure un comité scientifique ( formé de scientifiques du comité belge de recherche Antarctique, issus d'institutions belges). Il aura une voix consultative, au sein du conseil d'administration de cette asbl internationale. Je comprenais leur inquiétude, nous avons parlé au téléphone. On leur signalé tout cela et à présent, ils sont rassurés.

AH : Je voudrais rajouter que, avant Mme Demir, on n'avait pas d'interlocuteur. La Fondation n'avait pas pu parler à la ministre précédente. Jamais. Moi-même, je ne l'ai jamais rencontrée. A présent, on a en face de nous une ministre qui sait prendre des décisions, et elle vient de le redire. C'est ça le vrai leadership.

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Comment, concrètement, avec cette formule, l'Etat gardera-t-il le contrôle sur la station polaire, et quelles sont les garanties qu'il n'y ait plus de « bisbrouilles » entre l'Etat et la Fondation polaire internationale ?

ZD : Il y aura une structure claire. On aura une convention, une loi, claire et transparente. Les règles seront claires pour l'IPF, et les règles seront claires aussi pour l'Etat. Si tout le monde suit les règles, il n'y a pas de problème. Pour le contrôle en particulier, on a une concession pour 5 ans, et on peut le renouveler de trois ans supplémentaires. Je pense aussi que la convention contient de bons articles en ce sens : il faut qu'il y ait chaque année un rapport, une évaluation... Et puis Alain (Hubert) est difficile, une forte personnalité, mais il le sait : moi aussi, je suis difficile, une forte personnalité ! (rires) Et enfin, comme on le disait tout à l'heure, les bons accords font les bons amis !

AH : Je ne sais pas si je suis difficile (rire) ! Il y a beaucoup de choses fausses sur moi qui ont été écrites aussi ! Une chose sur laquelle je ne transige pas en Antarctique, c'est la sécurité. On est responsables des scientifiques, et c'est un environnement extrême, qui demande de la modestie. C'est bien que les règles soient mieux établies. Ces procédures existaient déjà, mais le seul problème était que le contrôle était exercée uniquement par l'inspection des finances. Désormais, ce seront des experts indépendants, ce sera un réviseur d'entreprise choisi par le gouvernement. La fondation est toujours l'opérateur, mais nous avons accepté, pour l'intérêt général, la bonne gouvernance, la transparence, de ne plus être copropriétaire de la station. (...) Pour moi, il n'y aura pas de problème. On a résolu les problèmes structurels, où la fondation n'est plus propriétaire mais coopérateur sous la direction d'un CA vis avis duquel elles doit respecter des règles. Mais il y avait déjà des règles avant, on n'a jamais été malhonnête, on a continuellement servi l'Etat.

Notons aussi que le budget de la station polaire sera inchangé, et nous nous engageons à payer les excédents. Nous restons cependant propriétaire de notre outillage, car depuis la cession à l'Etat en 2010, nous n'avons cessé d'investir. Je suis fier que le la Fondation ait pu s'entendre avec l'Etat belge, la ministre, dans le sens de l'intérêt général et de la science.

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Mme Demir, vous auriez aussi pu prendre l'option de ne plus faire appel à la Fondation polaire internationale dans la Convention...

ZD : Il faut être réaliste. Si on veut des missions scientifiques cette année et les années suivantes, c'est IPFl’IPF qui a l'expertise, le know how pour mener l'exploitation de la base polaire. Pour les 5 années à venir, c'est l'IPF, avec lequel on doit et on veut travailler. La transaction est correcte pour les deux parties.

AH : Nous avions aussi la légitimité, vu la récente décision du conseil d'état. Nous étions dans notre droit, mais avons accepté que cela soit seulement cinq ans de concession, et trois ans renouvelable, et après on accepté que ce soit un marché public. Si on s'entend bien, il est évident que l'on continuera. Mais pour moi, c'est une concession énorme à l'Etat belge. Mais je la fais, parce que j'ai confiance, et que je veux privilégier l'intérêt général.



Zuhal Demir : "Avec cette station, on investit dans le futur"


Pourquoi l'Etat belge devait-il conserver cette station ?

ZDPour être honnête, je me suis aussi posée cette question à mon arrivée ! Avait-on besoin de cela ? Et l'état belge devait-il être propriétaire ? Mais j'ai parlé avec les scientifiques, lu la presse internationale, me suis penchée sur la science au niveau international... Et je pense que, oui, c'est important pour la Belgique, de conserver cette base, de mener des missions scientifiques. J'étais convaincue de cela, mais il fallait régler les problèmes et que l'objectif soit scientifique. Le climat (NdlR :grand domaine de recherches à la station et en Antarctique) est un thème mondial. Cette station, qui bénéficie d'une excellente localisation, est un investissement dans et pour le futur pour mieux comprendre ce domaine : le changement climatique, la fonte de la calotte glaciaire... Le changement climatique concerne aussi la Belgique. Les recherches dans ce secteur sont donc importantes pour le pays.

AH : C'est aussi en lien avec les engagements historiques de la Belgique : on est un des 12 pays fondateurs du traité antarctique. La Belgique avait déjà construite une station en 1957-58, puis elle a abandonné 4 ans après. Elle avait pourtant un devoir d'investir au niveau de la science en Antarctique, mais elle ne l'a plus fait pendant 40 ans. Elle était montré du doigt ! Or nos scientifiques profitaient des infrastructures étrangères. Avec la station polaire, on a redonné sa crédibilité internationale, à la Belgique et à nos scientifiques. On peut à présent inviter des étrangers. On a aussi construit la premières station zéro émission et on a montré l'exemple aux plus grands pays du monde. L'accord signé ce vendredi est très important, car les gens, à l'international, ne comprenaient plus ce qui se passait en Belgique ces derniers mois alors que nous avions montré l'exemple. Nous participons à l'image de la Belgique. Et au niveau scientifique, on comble un vide, on n'a pas de voisins, à cet endroit. La station se trouve en Antarctique de l'Est, qui est le problème actuel à résoudre. On commence à s'apercevoir que les plate-formes de glace se déstabilisent, or, ce qui nous intéresse et ce qui nous fait peur aux les humains sur la planète et à nous les Belges car nous avons des Côtes, c'est que les niveau des mers montent. Si l'Antarctique de l'Est, qu'on ne connaît pas car il n'y a pas beaucoup de stations, et qu'on n'y a pas beaucoup travaillé, se déstabilise, et balance la glace dans l'océan, cela fera monter le niveaux des mers. Ce n'est pas pour tout de suite, mais dans cinquante ans, c'est un problème crucial pour la Belgique. La recherche a un sens, plus que jamais. C'est le devoir d'un Etat d'investir. Cette Pax Antarctica est aussi un message fort pour le citoyen.

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Quid des mois à venir en matière de recherche ? On a dit que la station était endommagée...

AH : Il est facile de comprendre, que l'administration n'a pas vocation à gérer une station polaire ( NdlR : en raison du conflit, l'administration Belspo a géré la station pendant un an) , . Et il y a eu des dommages, en l'espace d'un an. A la saison passée, il y a eu un accord pour que nous puissions nous y rendre, et nous avons remis la station en état de marche. Nous avons opéré la station et envoyé des données. Mais l'administration n'a pas voulu que certains scientifiques belges s'y rendent.

Comment seront sélectionnés les projets ? Des scientifiques, dans une lettre ouverte, ont parlé de manque de transparence...

AH : On a toujours eu un comité scientifique pour la station, et la sélection des projets a été toujours faite par peer review et a été transparente. Dire le contraire est une attaque envers ma Fondation et je ne peux l'accepter. La Fondation ne choisit rien du tout ! Les scientifiques belges qui viennent à la station sont payés par Belspo. Celles-ci choisit des thèmes, et les scientifiques font candidature. C'est l'administration de la Politique scientifique qui organise les comités internationaux de peer review (revue par les pairs, une habitude en science) qui jugent de la pertinence des projets. Ceux-ci sont alors proposés à la l'asbl internationale. Dans la nouvelle structure, on a impliqué davantage les scientifiques, avec ce nouveau comité à voix consultative. Parce que il faut être clairs : ces gens ont un égo démesuré. Bon, c'est aussi pour les inclure, comme cela, on discute ensemble, on leur explique. C'est mieux. Il y a aussi une discussion avec l'opérateur pour vérifier que la recherche est réalisable sur le terrain. Je peux vous dire qu'il y a déjà un gros programme scientifique pour cette année, qui commence en novembre.

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