Politique belge

Banzaï. On ne changera plus Yves Leterme : voilà le Premier ministre qui, sans crier gare, s’est livré à un torpillage en règle de la N-VA. Amorcé mercredi soir sur le plateau du “Grand Jury” sur RTL, celui-ci s’est poursuivi jeudi dans les colonnes du “Standaard” et du “Morgen”. Le Premier ministre en affaires courantes (CD&V) a violemment pris à la gorge Bart De Wever en l’accusant de n’avoir encore strictement rien fait de sa victoire électorale. De la part d’Yves Leterme – “Monsieur 800 000 voix” de 2007 – c’est particulièrement piquant.

Mais quelle mouche a donc piqué le CD&V ? Pour expliquer la sortie virile d’Yves Leterme, il faut remonter quelques mois en arrière. Au lendemain de la défaite historique du CD&V, le 13 juin 2010, les démocrates-chrétiens flamands ont été littéralement laminés. Pas uniquement au niveau des chiffres, mais mentalement. “On n’imagine pas le traumatisme que nous avons subi alors. Moi, explique un leader, quand je suis arrivé au CD&V, nous avions plus de 40 %. On était les rois. Toute la politique flamande et belge se déterminait en fonction de notre positionnement. La défaite du 13 juin 2010, on l’avait vu venir. Mais pas dans cette ampleur-là.” De plus, il n’y avait plus personne pour piloter le navire. Marianne Thyssen se battait courageusement contre sa maladie. Yves Leterme savait encore à peine comment il s’appelait. Kris Peeters jouait des coudes. Et Steven Vanackere cherchait le chemin pour arriver à son ministère. Pendant plusieurs mois, le parti des Dehaene, Martens, Van Rompuy, Tindemans, a donc ressemblé à un bateau à la dérive, incapable de prendre une position politique originale.

La position officielle a donc été, double : d’un côté le parti a dit et répété qu’après une telle défaite, ce n’était pas à lui à prendre des responsabilités mais aux deux vainqueurs, la N-VA et le PS. D’autre part, le parti, parce que c’était la position la plus simple à adopter, a choisi de coller à la N-VA. Tout ce qui était acceptable pour la N-VA l’était aussi pour le CD&V. Les deux partis se sont même payé le luxe de se répartir les rôles, dans la négociation : quand la N-VA se contentait d’un accord passé entre De Wever et Di Rupo, le CD&V avait beau jeu de le contester; ce fut le cas avec la loi de financement, avec le refinancement de Bruxelles et avec la sécurité sociale. Il devenait aisé, pour la N-VA, de suivre le CD&V et de faire sienne une revendication qu’elle avait promis de ne pas mettre à l’avant-plan.

Pour ajouter à la déconfiture électorale du CD&V, il est apparu que les principaux leaders du parti n’étaient plus du tout sur la même longueur d’onde. Kris Peeters, le ministre-Président flamand, n’avait qu’une idée en tête : préserver sa majorité flamande en caressant la N-VA dans le sens du poil. Yves Leterme, lui, tout heureux de jouer les prolongations au “16”, jouait à l’homme transparent. Steven Vanackere, conscient que son avenir de ministre n’était pas joué, choisissait de radicaliser son discours à Bruxelles. Au milieu de cette cacophonie, Wouter Beke, l’improbable président, tentait de garder l’église au milieu du village. Un coup par-ci, un coup par-là. Dès lors, la communication du CD&V devenait inaudible. Au grand bonheur de la N-VA qui récupérait ainsi, au fil des sondages, les brebis égarées des démocrates chrétiens.

Le coup de grâce fut porté par David Cameron, le Premier ministre conservateur britannique qui déroula, la semaine dernière, le tapis rouge aux pieds de Bart De Wever, le seul, à ses yeux, qui personnalise le courant conservateur en Belgique. La démarche de Cameron en irrita plus d’un au CD&V, lui qui allait jusqu’à ignorer les velléités séparatistes du président de la N-VA. Imagine-t-on Yves Leterme recevoir le leader des indépendantistes écossais…

Petit à petit, donc, les démocrates-chrétiens flamands ont repris du poil de la bête. Tout en continuant à affirmer que la N-VA devrait figurer dans le prochain gouvernement (sinon, ce serait antidémocratique, a prévenu Yves Leterme), le Premier ministre a stigmatisé, ces derniers jours, la position de Bart De Wever. Dans une interview au “Standaard” et dans une carte blanche publiée par “De Morgen” et contresignée par les ministres fédéraux (Steven Vanackere, Inge Vervotte, Pieter De Crem, Carl Devlies, Etienne Schouppe), et dont le texte a été approuvé par Wouter Beke, Yves Leterme lâche, assassin : “De Wever n’a encore rien fait de sa victoire électorale.” Ce qui a rendu le CD&V fou furieux, ce ne sont pas tant les ultimatums à répétition de la N-VA (fin avril, avait menacé Jan Jambon; avant l’été, a précisé Bart de Wever) que les critiques sur l’exploitation excessive des affaires courantes. Au CD&V, on fait remarquer que le président de la N-VA avait pourtant bien précisé, en janvier, qu’il était prêt à soutenir le gouvernement de l’extérieur et qu’il avait même été vexé de ne pas participer aux travaux budgétaires du gouvernement. Or, au début de la semaine, dans le “Laatste Show”, De Wever a estimé que le gouvernement tirait les affaires courantes en longueur et critiquait notamment la nomination du gouverneur de la Banque nationale.

A la N-VA, on est ulcéré par ce que l’on considère comme le signe définitif de l’inhumanité de Leterme. Bart De Wever, le président de la N-VA, a refusé de réagir aux attaques du CD&V ce jeudi – déléguant cette tâche à Siegfried Bracke (lire par ailleurs). “C’est incompréhensible, dit-on dans les rangs de la N-VA. Comment est-ce que Leterme peut être aussi inhumain ? On savait déjà qu’il pouvait tirer dans le dos des gens – il l’a fait avec Marianne Thyssen, voilà qu’il sacrifie Wouter Beke alors que celui-ci est en pleine mission royale ! Mais comment peut-on faire cela ?” Pour la N-VA, l’attaque de Leterme n’a qu’un seul objectif : pouvoir rester au “16” rue de la Loi le plus longtemps possible. “Comment voulez-vous que nous placions encore une once de confiance en Leterme ?” se plaint-on à la N-VA. Et les nationalistes flamands sont revanchards. Alors qu’ils affûtent les couteaux dans la perspective des élections communales, le retour de flammes pour les démocrates-chrétiens flamands pourrait être sévère. Le test local est attendu avec impatience par la N-VA qui rêve de s’emparer de plusieurs grandes villes flamandes. C’est “the next big show”, s’enflamme un responsable nationaliste flamand. Le président De Wever lorgne la maison communale d’Anvers, Siegfried Bracke aimerait renverser le SP.A et les libéraux à Gand. Partout, au niveau local, le CD&V est contraint de bétonner des alliances et de faire revivre le cartel avec la N-VA sous peine de disparaître (quasi) complètement de l’échiquier local. Inutile d’écrire que les attaques plantées dans le dos du plus grand parti de Flandre se paieront cash à l’heure de conclure des accords préélectoraux.

© La Libre Belgique 2011