Politique belge

On me jugera sur mon action ." Telle était la certitude que la ministre de l’Education rappelait à "La Libre" en janvier dernier.

Son action en matière d’enseignement restera cependant interrompue "au milieu du gué" , avant que de réels résultats puissent être engrangés et sans qu’un vrai bilan politique puisse dès lors être dressé.

Energique mais confuse

L’ère Milquet mérite pour autant d’être qualifiée. Le premier point mentionné par la majorité des acteurs est l’implication "énergique et volontaire" de la ministre. "Elle était très présente, même lors de réunions techniques où l’on voit rarement des ministres" , mentionnait lundi Joan Lismont, président du Sel-Setca. "On avait toujours plusieurs fers au feu avec Joëlle Milquet et l’on travaillait à un rythme effréné" , renchérissait Pascal Chardome, le président de la CGSP-Enseignement, qui redoute une difficile succession. "On perd notre capitaine. Même si l’on n’était pas toujours d’accord avec elle, elle savait ce qu’elle voulait" , note Eugène Ernst du côté de la CSC, qui mentionne aussi son énergie lors des discussions budgétaires.

"C’est vrai que son investissement était exceptionnel. Il y avait chez elle une vraie volonté de réformer l’enseignement, et sur ce point-là, si son ou sa successeur n’a pas sa poigne, on peut craindre en effet que les réformes engagées ne s’effilochent" , jugeait de son côté Roberto Galluccio, l’administrateur-délégué du Cpeons, l’enseignement des communes et des provinces.

Mais derrière cette énergie, se cachait une méthodologie "trop brouillonne, chaotique et même incohérente parfois" , regrettent, dans le même souffle, de nombreux acteurs. "Elle initiait beaucoup de projets, en voulant cependant aller plus vite que la musique. De temps à autre, on apprenait lors de ses discours devant le Parlement qu’elle avait pris des décisions sur ce qui était toujours en discussion au niveau du Pacte" , expliquait encore Joan Lismont. Cette multiplicité ne rendait pas toujours sa politique très lisible. "On ne saura jamais vraiment où elle voulait mener l’enseignement" , concluait-il.

Présente depuis 2001

"Enthousiaste" , mais "confus e" ou "trop brusque" parfois, Joëlle Milquet aura donc été la ministre d’une nouvelle dynamique.

Secrétaire général de l’Enseignement catholique, Etienne Michel va cependant plus loin. Il note que Joëlle Milquet fut déjà celle qui permit de refinancer l’enseignement avec les accords de la Saint-Boniface en 2001. A l’époque, elle était présidente du PSC. "C’est elle aussi qui a rapidement conscientisé le secteur au choc démographique qui allait se produire à Bruxelles. C’est elle enfin qui, toujours en tant que présidente de parti, a offert aux pouvoirs organisateurs de participer aux accords sectoriels."

Si Joëlle Milquet fut donc intéressée par les dossiers touchant à l’enseignement depuis longtemps, l’histoire retiendra de ses deux années en tant que ministre les diagnostics de l’enseignement rédigé dans le cadre du Pacte, des réformes concernant le pilotage des écoles en difficulté, ou la décision d’offrir des référentiels de compétences en maternelle (deux réformes qui furent critiquées).

On retiendra enfin ses erreurs en termes de communication, par exemple lorsqu’elle évoqua la création de "safe rooms" pour favoriser la sécurité des élèves en cas d’attaque terroriste. Une sortie qui ne favorisa en tout cas pas la sérénité des parents.



Le Pacte d’excellence devrait survivre

Le Pacte. Le Pacte pour un enseignement d’excellence, c’était le grand chantier de la ministre. Réunissant de très nombreux acteurs de l’enseignement, il doit, d’ici la fin de l’année (normalement), présenter une série de réformes dans de très nombreux domaines (de la formation initiale des enseignants, aux enjeux de la gouvernance, en passant par une redéfinition des savoirs et compétences).

Les travaux. La dynamique du Pacte devrait survivre au mandat de Joëlle Milquet. Les acteurs craignent néanmoins que les ambitions soient revues à la baisse. Le chantier est en effet énorme et beaucoup voyaient dans la volonté de la ministre le gage de son bon déroulement.

Le tournant. Le moment est d’ailleurs crucial pour le Pacte. C’est cette semaine que doit être rédigée une note de synthèse qui sera soumise au gouvernement. Jusqu’à ce jour, par ailleurs, les participants ont pu ouvrir des réflexions très diverses, ce qui a contribué à la richesse du Pacte. Il est cependant venu le temps d’opérer des arbitrages politiques en fonction de l’orientation que l’on souhaite désormais lui donner, et en fonction des contraintes budgétaires. Pour beaucoup, la démission survient dès lors à un très mauvais moment.


Un "premier couteau" qui n’a pas ou peu servi

Le secteur culturel, ravi de se découvrir un représentant de poids, n’a pas eu le temps d’en profiter. Retour au point mort.

Je m’exprime de cet endroit-là parce que j’ai encore la chance de pouvoir faire mon métier." Juillet 2014, Avignon. Fabrice Murgia prend la parole à l’issue du spectacle qu’il a mis en scène, "Notre peur de n’être". Il exprime les craintes ressenties par tout un secteur. Il est question de financements, toujours plus difficiles à obtenir. Il est aussi question de déconsidération.

Joëlle Milquet est à peine nommée ministre de la Culture que la réalité lui est collée sous le nez. Statut de l’artiste revu à la baisse, réduction des budgets, non-indexation répétée des contrats-programmes, sur l’établi qui sera celui de la première CDH occupant le poste depuis 1981 : les outils à rafistoler sont nombreux.

Une experte… de la politique

Concédant tout de go ne pas être experte en la matière, Joëlle Milquet a pour elle d’être un poids lourd de la vie politique, un "premier couteau" comme la qualifie alors Guy Duplat dans ces colonnes.

La réduction budgétaire annoncée d’entrée (-3 %) ne lui cause pas de préjudice, tant le milieu culturel francophone est conscient que cette économie est minime par rapport à ce qu’entendent imposer la Flandre (-7 %) et le fédéral (-16 %). Son programme tient en cinq points : remettre le curseur sur les artistes, élaborer une stratégie numérique, démocratiser, instaurer une nouvelle gouvernance des politiques culturelles et allier culture et école. Tiens, l’école ?

C’est que Joëlle Milquet n’est pas "que" ministre de la Culture. Elle a aussi, et surtout, hérité du portefeuille de l’Enseignement (lire ci-contre). L’addition apparaissait ambitieuse. Sans doute le fut-elle trop.

Absorbée par la confection du Pacte d’excellence, Joëlle Milquet ne fut que peu présente sur le terrain culturel. Confrontée à l’épineux dossier des contrats-programmes après avoir annoncé "moins de saupoudrage, des choix mieux ciblés, plus clairs, des décloisonnements et des mutualisations", elle se contente de prolonger, mi-2015, tous les contrats existants jusque fin 2016. En modulant les montants à percevoir de -5 % à +5 %, elle annonce toutefois la couleur tout en laissant aux moins bien lotis"une chance de prouver leur nécessité et de s’adapter". Mais c’est à un regard neuf qu’il incombera d’examiner ces "preuves". Et sans perdre un instant.