"Bruxelles a besoin de frontières régionales justes"

Christian Laporte Publié le - Mis à jour le

Politique belge

Alain Maskens est depuis plus de dix ans une figure emblématique du mouvement citoyen bruxellois par ses manifestes mais aussi par ses analyses sur la nécessité d’adapter la région bruxelloise aux réalités sociétales qui ont notamment débouché sur les états généraux de Bruxelles. Récemment lors d’une rencontre mise sur pied par le think tank "Re-Bel" ("pour repenser la Belgique fédérale dans un contexte européen") il a plaidé sans arrière-pensées "francophonissimes" pour des frontières régionales plus justes pour Bruxelles. Il s’en explique à "La Libre".

Selon vous, la Belgique future ne sera stable que si ses frontières internes sont dessinées, dites-vous en fonction de critères de justice et de gestion.

Il faut apporter un éclairage nouveau pour sortir d’une confusion fondamentale actuelle : quand on parle des frontières, on ne les voit que linguistiques mais la Région bruxelloise compte en fait trois frontières; certes celle des langues mais aussi une frontière régionale et enfin une frontière communautaire au sens des Communautés. Il faut bien sûr un compromis acceptable sur le plan linguistique mais aussi sur le plan des équilibres régionaux. Ce sont ces dernières qu’il faut avoir le courage de changer.

Mais cela ne relève-t-il pas de l’utopie ?

Il y a ce que j’appelle une justice linguistique liée au principe de territorialité. Elle est importante pour soutenir les frontières linguistiques telles qu’on les a instaurées chez nous en 1932, puis confirmées et "clichées" en 1962. Mais depuis lors, on a décidé de séparer le pays en entités régionales avec des compétences dans les domaines de l’emploi, de l’économie et des questions territoriales. Lors de la création de la région bruxelloise, on a sans aucun débat fait coïncider ses frontières avec celles des langues. Pourtant, une analyse factuelle montre aujourd’hui que cette frontière régionale a des conséquences profondément négatives et injustes pour ses habitants. Elles sont faciles à comprendre: la frontière régionale n’a aucun fondement historique. Pendant le dernier millénaire, les 19 communes ont toujours appartenu au Brabant, le duché puis la province. Incise : on notera que l’ammanie de Bruxelles, un des six districts administratifs du duché du XVe siècle correspondait déjà dans une large part au futur ex-arrondissement B-H-V Puis cette frontière n’a aucun sens au niveau géographique puisqu’elle coupe des rues, traverse des zones d’habitat denses ou encore des sites naturels. En outre, elle ne correspond pas non plus à la réalité socio-économique. L’immigration à partir du Brabant a fait croître Bruxelles au XIXe siècle et aujourd’hui 175 000 personnes font la navette pour venir travailler à Bruxelles.

Comparée à d’autres villes-régions, vous estimez aussi que Bruxelles aura du mal à se développer.

Oui, la distribution territoriale de l’actuel tracé n’est pas équilibrée. Le démembrement du Brabant n’a laissé que 4,8 % du territoire brabançon à Bruxelles alors que 32,5 % en allaient à la Wallonie et 62,7 % à la Flandre. Résultat : Bruxelles a un territoire de 161 km2 soit à peine un demi-pourcent de la Belgique. Alors que Genève en a 282, Brême 404, Vienne 457, Hambourg 755 et Berlin 889. Difficile sur un aussi petit territoire de garantie une certaine cohérence administrative, légale et fiscale. Par contre, la Flandre peut gérer sa région en ignorant tout à fait la sauvegarde ou les intérêts du million de Bruxellois qui peuvent en subir les désagréments. Je pense à l’incinérateur de Drogenbos, au survol des avions ou encore à l’implantation d’Uplace à Machelen. Enfin, la frontière régionale sépare de manière artificielle quelques-unes des plus pauvres de quelques-unes des plus riches communes du Royaume.

La Région bruxelloise est très vulnérable…

Elle est dans une grande position de faiblesse, à tel point qu’elle pourrait être avalée dans une République flamande ou dans une Nation francophone voire cogérée par la Wallonie et la Flandre dans une Belgique confédérale à deux. Les études montrent pourtant que la majorité des habitants de la région sont attachés à la Belgique mais aussi à cette région et pas à une identité linguistique française ou néerlandaise.

Comment changer la frontière ? Les Flamands ne l’accepteront jamais !

Il faudra veiller à concilier la justice linguistique et la justice régionale. Cela ne pourra se faire que sur base d’analyses rigoureuses et aussi, j’y insiste, en tenant compte de manière démocratique de l’avis des populations concernées. On peut envisager de modifier la frontière linguistique et la frontière régionale de concert mais on peut aussi désaligner la frontière linguistique de la frontière régionale. Impossible ? Non, car il y a d’autres régions d’Europe où les cultures latine et germanique ont la chance de se rencontrer. Quatre des 26 cantons suisses sont composés de communes de statut différent. Celui de Berne a trois territoires linguistiques différents

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