Di Rupo: "Nous payons le bien-être dans lequel nous vivons"

Entretien réalisé par la rédaction de La Libre Belgique Publié le - Mis à jour le

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Politique belge

Premier invité de notre grande série préélectorale, le Premier ministre Elio Di Rupo a été mis sur le gril par la rédaction de La Libre Belgique. Pour structurer l'entretien, nous lui avons soumis des phrases, des chiffres, des photos. Deux heures de passion, de tension, d'émotion parfois, dont voici quelques extraits.

Selon des chiffres d’Eurostat, la Belgique figure parmi les trois pays les plus taxés en Europe avec un taux de taxation moyen de 53 %. Le Belge a le sentiment d’être écrasé par les impôts…

J’ai deux réflexions. Un : il faut toujours mettre en regard ces chiffres avec la réalité en termes de sécurité sociale. Celle-ci repose sur deux types de financements : le financement par les cotisations patronales et personnelles pour environ deux tiers, le solde provenant du budget de l’Etat. Nous sommes un des pays où la sécurité sociale est la plus étendue, singulièrement les soins de santé considérés comme les plus performants au monde. Nous payons le bien-être dans lequel nous vivons. Deux : on doit tenter de réduire la pression fiscale sur le travail. Pour ne pas toucher à la sécurité sociale, il faudra donc un déplacement de la fiscalité vers d’autres domaines, notamment les revenus des capitaux et la fiscalité environnementale. Si on devait détricoter la sécurité sociale, on entendrait 1 001 commentaires pour nous dire par exemple : "Comment le PS peut accepter cela ?" Ce dossier de la fiscalité est au Parlement : il reviendra au moment des négociations gouvernementales et peut-être même après. Il y a aujourd’hui de profondes injustices, énormément de niches fiscales… Il faut regarder le code des impôts, c’est un véritable bottin de téléphone… Il faudra aboutir à un système qui soit beaucoup plus juste et qui réduise les inégalités.

Le travail du gouvernement n’a-t-il pas été trop timide sur le plan fiscal sous l’actuelle législature ?

Ce gouvernement a fait en deux ans et quelques mois davantage que de très nombreux autres gouvernements. Nous avons stabilisé le pays. Il y a deux ans et demi, on se demandait si la Belgique allait encore tenir. Aujourd’hui, avec des réformes institutionnelles majeures, la Belgique a retrouvé sa crédibilité internationale. Nous avons un stock de dettes qui tourne aux alentours de 100 % de PIB et chaque année nous empruntons 40 milliards d’euros. Avant que le gouvernement ne soit formé, les taux d’intérêt à dix ans étaient de l’ordre de 6 % environ. Depuis que nous avons formé le gouvernement, ce taux se situe entre 2 et 2,5 %, parfois même un peu en dessous de 2 %. Les gains financiers de cette baisse des taux sont importants pour l’Etat. On calcule que sur les trois exercices financiers, on a dû gagner entre 4 et 5 milliards d’euros. La Belgique a traversé la crise mieux que la plupart d’autres pays européens, en tout cas de l’euro zone. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est une étude de l’université d’Anvers. Les perspectives de croissance pour cette année - de 1,1 % - sont meilleures que celles de la France, des Pays-Bas et de l’Espagne. Tout ceci pour dire que le gouvernement a fait un travail considérable. On ne peut pas faire toutes les réformes en même temps et cette grande réforme fiscale n’était pas inscrite dans l’accord de gouvernement.


"Maggie De Block a le soutien de l'ensemble du gouvernement"


La situation de dizaines d’Afghans, dont des familles, reste préoccupante. Ils devraient être expulsés, mais, dans les faits, ils ne le sont pas et se retrouvent sans droits en Belgique… C’est cela la politique "stricte mais humaine" du gouvernement vantée par la secrétaire d’Etat à l’Asile Maggie De Block (Open VLD) ?

La politique du gouvernement tient compte de l’indépendance du Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (CGRA). J’ai rencontré les Afghans avec Maggie De Block et nous leur avons conseillé, compte tenu de la situation sur le terrain, de réintroduire un dossier individuellement parce que la secrétaire d’Etat ne veut pas créer de mécanisme général. Ce conseil est suivi des faits. Les derniers chiffres, ceux de janvier, font état de 80 % de dossiers acceptés par le CGRA…

Ça fait toujours 20 % de refus, y compris pour des familles. Ces personnes seront-elles expulsées vers l’Afghanistan ?

Je ne suis pas en mesure de l’indiquer… C’est Maggie qui traite les cas les uns après les autres. Je ne me mets pas à sa place. Mais les 80 % témoignent d’une attitude qui a évolué dans le chef du CGRA.

Mme De Block a votre soutien ?

Elle a le soutien de l’ensemble du gouvernement.

Donc vous la soutenez lorsqu’elle laisse en Belgique des familles sans aucun droit…

Soyons clairs. Il y a une politique générale d’immigration. Maggie De Block résout énormément de cas individuels. Chaque fois qu’un cas est médiatisé, ça lui pose plus de problèmes que quand elle le fait discrètement. Et pour l’instant elle assume cette politique avec le soutien de l’ensemble du gouvernement.

De nombreux experts estiment que la politique européenne qui consiste ériger des barrières en matière migratoire n’est pas la bonne et contribue à générer des drames tels que celui de Lampedusa. Quelle est votre position ?

Ce sont des drames inacceptables ! Mais plusieurs aspects doivent être pris en considération. Tout d’abord, la politique européenne en la matière reste pour moi relativement floue. Ensuite, nous sommes face à un grand nombre de filières, avec des moyens financiers importants, qui font croire à ces migrants qu’ils vont arriver dans un Eldorado. Or, ce n’est pas le cas. Il y a un gros travail à faire pour tarir ces filières.

Mais si elles existent, c’est parce qu’il y a une demande économique ici. Ces personnes alimentent le marché du travail au noir…

Oui, mais l’Europe, comme la Belgique, n’a pas envie d’envoyer au reste du monde des signaux montrant que nous accepterions sans autre forme toutes ces filières qui conduisent des milliers de personnes à migrer. Ceci dit, l’Union reste une terre d’accueil importante, on ne manque pas de migrants au niveau européen.

La Belgique doit-elle se montrer solidaire avec l’Italie, Malte ou la Bulgarie qui reçoivent le plus de réfugiés ?

Nous le sommes. Mais la politique d’un pays et de l’Union européenne, ce n’est pas uniquement la politique de migration. Nous avons mille et un sujets à traiter. Et ce que vous appelez de la solidarité, elle se fait quasi automatiquement. Notamment parce que pas mal de personnes transitent par l’Italie, mais se retrouvent au Royaume-Uni, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas. C’est une réalité que nous connaissons tous.

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