Échec de l'accord UE-Canada: aux armes et cætera...
Paul Magnette incarne, à lui seul, le combat livré actuellement contre l'Europe. Portrait.
- Publié le 22-10-2016 à 07h39
- Mis à jour le 22-10-2016 à 07h46

Si c'est en cours de route qu'il a rejoint le combat, il en est désormais devenu l'indétrônable chef de file. C'est à Namur, bourgade bourgeoise qui se couche tôt, devenue capitale inattendue de la révolte contre l'Europe et ses traités de libre-échange présents et à venir, qu'il mène la fronde.
Si on s'est beaucoup pâmé sur son physique, comme des adolescentes en mal d'amour, on ne peut plus le réduire à son enveloppe. La tête bien faite de l'universitaire brillant est mise en avant pour servir la cause qu'il défend. Le "Professeur" est capable de séduire, rassembler et convaincre sans un seul morceau de papier annoté, sans besoin de beaucoup répéter ce qu'il va dire. L'art de la synthèse et de la concision juste et parfaite.
Ainsi apparaît Paul Magnette qui a, ces derniers jours, fait glisser le centre de gravité non seulement du pays mais aussi de l'Europe tout entière vers sa propre personne. Au grand dam de ses alliés du CDH, qui profitaient depuis deux ans d'une existence parfois effacée, encore hésitante, du moins dans sa communication, de celui qui a, dit-on, accepté la ministre-présidence wallonne par défaut.
Elio Di Rupo, son père en socialisme wallon, déchu de son poste de Premier ministre, reprenait sans ménagement la présidence du parti, siège du vrai pouvoir politique. Il fallait bien exister quelque part. La négociation des accords des majorités régionale et communautaire de juin et juillet 2014 avait quand même éveillé l'intérêt de celui qui s'était vu propulsé, pour quelques mois à peine, au poste de ministre wallon de l'Action sociale en 2007. Un trophée en plastique doré pour avoir nettoyé la Fédération carolo dont lui, le professeur de l'ULB, est membre depuis le début des années 1990.
Président faisant fonction
Ephémère premier des socialistes le temps d'une moitié de législature dirupienne au fédéral et le voilà adoubé premier des Wallons. Avec un caillou carolo dans sa grande chaussure. Engagé après les communales à occuper le siège de bourgmestre de la plus grande ville de Wallonie. Une ville encore nostalgique, jusqu'à la dépression, de son passé florissant. Qu'importent les critiques, il embarque dans le navire wallon en prenant bien soin de placer à la tête de la Ville de Charleroi, un second couteau, où plutôt une deuxième fourchette. Que Françoise Daspremont, échevine déléguée aux affaires maïorales nous pardonne, mais son aura politique est loin d'égaler celle de sa "belle-mère" partie à Namur.
Et il n'aimera pas ça, car la comparaison l'agace. Mais un autre - Van Cau - en son temps, parti occuper les mêmes fonctions que lui, avait mis en place une structure un peu faiblarde à la tête de la Ville qui a engendré son lot de misères judiciaires pour Charleroi "la sportive", devenue ensuite la "corrompue". Sous l'ère Magnette, en majorité plurielle et ouverte au MR et au CDH, malgré sa victoire éclatante aux communales de 2012, les édiles des autres formations s'écrasent, quoi qu'ils prétendent, devant le patron. Pourtant ce système est plus le fruit d'une certaine fidélité à ceux des débuts et à un phénomène de cour qu'il maîtrise encore mal.
Le défi wallon qu'il se décide à relever alors, est loin d'être anodin. A la remorque du pays depuis de nombreuses années, les terres wallonnes du nouveau suzerain sont victimes, encore et toujours, d'une image partagée entre clichés violents et réalités criantes. Il convient de ne pas le prendre à la légère. Les adversaires libéraux l'ont bien compris, ils en joueront jusqu'à l'usure…. Il ne veut pas lâcher totalement Charleroi, où les chantiers se multiplient. Les inaugurations en tout genre dans la ville où il vit depuis 1972, le voient revêtir l'écharpe maïorale et inventer avec d'autres camarades empêchés la fonction de "bourgmestre en titre" à laquelle on fait dire ce que l'on veut.
Un ministre sans réel bilan
Mais revenons à nos Wallons. Occuper l'Elysette est lourd de sens pour la jeune carrière politique de Magnette. Ephémère ministre wallon, deux fois ministres au fédéral - dont un long moment d'ennui pendant la crise des 541 jours sans gouvernement - et une présidence faisant fonction du PS ne lui permettent pas de disposer d'un bilan politique impressionnant. Quelques petites réalisations çà et là, déjà oubliées. Mais, surtout, des chantiers entamés et finis par d'autres laissent ses partisans sur leur faim et ses détracteurs dans leurs certitudes qu'il n'est finalement qu'un beau parleur, belle gueule et beaux costumes.
Laissons-lui quand même ceci: il a remis un certain ordre à Charleroi, pas tout seul, mais quand même. Il a réussi sa mission de démineur après les "affaires", et il n'a jamais hésité à aller au charbon lorsque la tenue d'un scrutin le lui imposait. Désormais, au Pays noir, même les électeurs libéraux les plus acharnés et les catholiques fervents lui reconnaissent du talent et une légitimité.
A Namur, siège du gouvernement wallon, il lui faudra trouver durant ces cinq années décisives son "Ciao Pantin" politique, sa "Tirade des nez" oratoire, son "appel du 18 juin" fédérateur, sa "Trilogie américaine" glorieuse, son "Manifeste du parti communiste" fondateur. Mais c'est son partenaire au gouvernement qui démarre en fanfare. Maxime Prévot, le chef de file humaniste de l'exécutif wallon est partout, tout le temps. Imposant sa rhétorique moins flamboyante mais efficace. Magnette n'en prend pas forcément ombrage. Les deux hommes s'apprécient et le Carolo se réjouit d'avoir contribué à le convaincre de monter dans son exécutif. Provoquant dans le chef du Namurois le même faux cumul Ville-Région qui les liera. Au sein du gouvernement, quelques socialistes prendront même ombrage de cette complicité naissante entre les deux hommes. La dynamique actuelle de leur attelage convenu ne peut être comprise qu'à la lecture de leur respect mutuel et de leur collaboration efficace.
Les budgets se succèdent, sa parole est toujours brillante, les réformes sont annoncées, certaines sont engrangées, son ramage séduit toujours. Il fait l'état de l'union, il "cause" avec la presse, il voit l'allocation universelle allant dans le sens de l'histoire, mais rien, outre la force de ses discours, n'élève l'homme au-delà du plafond de verre de la pergola du Parlement wallon.
Jusqu'au jour où… le Parlement, où il n'aime pas aller, se saisit, sous l'impulsion d'Ecolo, de la question du Ceta. Il n'en prend pas forcément la mesure tout de suite, mais il le garde à l'œil, jusqu'à la semaine dernière, où instantanément, il occupe tout le terrain.
Le William Wallace wallon
La seconde résolution votée par les députés wallons implorant le gouvernement de refuser la délégation de signature au fédéral sera son jour de gloire. Lui, l'Européen convaincu qui crosse de plus en plus cette amante indécise, prend la tête de ceux qui disent "non". Au grand dam de tous ceux qui souhaitent mais qui ne peuvent pas prendre si facilement que lui, cette posture de William Wallace. Ce chantre épique et sans peur de la résistance écossaise moyenâgeuse.
Même ses détracteurs le reconnaissent. Le discours qu'il tient le vendredi 14 octobre 2016 devant le Parlement wallon est brillant, puissant et costaud. Comme une confirmation personnelle de sa volonté de convaincre et de vaincre, uniquement par le discours, l'argument et la rhétorique. Il tient peut-être enfin son premier graal. Les médias européens n'ont d'yeux que pour lui. Les citoyens engagés contre le Ceta regrettent peut-être ce qu'ils considèrent comme un show politique mais lui reconnaissent le mérite de porter ce combat, qui semblait perdu, dans l'aire de jeu pour adultes du conseil européen.
On attendra la conclusion de la bataille qu'il mène actuellement pour tirer les enseignements de cette crise de nerfs intra-européenne. Une chose est sûre : cette semaine, on a oublié que le PTB, l'inquiétant rival, existait. Sans vergogne, Paul Magnette a ravi à Raoul Hedebouw, le sceptre magique : le combat anti-Ceta. Une manière de récupérer les militants PS en mal de gauche.
Il est monté d'un cran, il a pris de l'ampleur. Même si fondamentalement cela ne changera rien à sa manière d'incarner sa fonction de ministre-Président wallon. Et s'il préférera une issue positive pour alimenter son bilan politique, même en cas d'échec, il en restera quelque chose. Pour le porter un jour vers la Présidence du PS ? Peut-être. Si l'envie lui prend, s'il dépasse le sentiment qu'il a chevillé au corps, que seul le discours sert à convaincre. Le socialisme de papa, très peu pour lui. Fidèle, oui, mais pas jusqu'à garantir à ses anciens collaborateurs, une place au soleil pour la suite de leur carrière. Ses réseaux sont faibles et peu étendus. Et pourtant, c'est à ce poste qu'il donnera certainement, un jour, toute la dimension dont il est capable.
Paul le prétentieux
Et puis, il y a ce que d'aucuns considèrent comme de la prétention. Que ses zélés supporters décrivent comme un respect dû à la fonction qu'il occupe. Pour d'autres, c'est la conséquence de ses certitudes. Cette prétention qui a parfois poussé certains interlocuteurs charmés à lui demander pourquoi, lui l'intellectuel brillant, il daigne s'abaisser à discuter avec un monde politique trop faible pour lui. S'il ne partage pas cette analyse, il l'oublie peut-être parfois. C'est aussi cette prétention qui le pousse à défier De Wever sur un plateau de télé, comme personne actuellement ne peut le faire en Belgique francophone. Ou à se dresser aujourd'hui contre l'Europe. S'il aime la noble et belle lutte qui amène la victoire rapide, il abhorre, par contre, les petits conflits du quotidien, qu'il préférera fuir, comme s'ils étaient forcément entachés de médiocrité.