Politique belge Récit

Mais comment a-t-on pu en arriver là ? Le récit "historique" est bien difficile à établir car il y a pratiquement autant de versions que de participants à cette réunion. Pour les uns, c’est le refus des libéraux de s’inscrire dans la logique de la négociation finale, leur exigence d’obtenir des modifications substantielles qui ont conduit le formateur à jeter l’éponge et à se rendre chez le Roi. "Tout cela était prévu d’avance. Les motards attendaient Elio Di Rupo qui avait mis son beau costume et sa belle chemise blanche", rétorquent les libéraux.

Voici donc le récit, les récits plutôt, des dernières heures complètement folles de la crise politique.

La réunion prévue à 14 heures 30 débute avec un peu de retard. Le formateur, Elio Di Rupo, l’air grave, prend la parole. Et dit, en substance : "J’ai beaucoup réfléchi au cours de la nuit. Je vous ai réunis une nouvelle fois pour savoir si vous considériez que la note qui est sur la table constitue une base suffisante pour aboutir à un accord final." Entendez par là : cette fois, si l’on reprend la discussion, on va au bout des choses. Le formateur réexplique le contenu de ses dernières propositions. Il estime qu’il a fait les pas nécessaires en direction des libéraux. De plus, dit-il, son épure répond aux souhaits des instances européennes. Il est allé, dit-il, très loin, le plus loin possible. Il demande à chacun de réagir avec courage et humilité, étant donné que ce qui a été déposé constitue, à ses yeux, une base pouvant mener à un compromis acceptable pour tous. Pour Elio Di Rupo, toutefois, l’équilibre entre recettes et dépenses ne peut plus être remis fondamentalement en cause. Des modifications sont encore possibles mais "à la marge". "Vous avez eu le temps de réfléchir. Dites-moi si vous maintenez vos positions."

Le premier à s’exprimer est Benoît Lutgen, le président du CDH. Son avis est globalement positif même s’il considère que des modifications sont nécessaires, en matière d’emploi, notamment.

Bruno Tobback, le président des socialistes flamands, émet le même avis : la note constitue une base suffisante même s’il ne peut l’accepter telle quelle. Wouter Beke, le président du CD&V, enchaîne : oui, il a encore des demandes particulières, il souhaite aller plus loin au niveau des réformes structurelles. Mais globalement, pour lui, on peut avancer.

Changement de ton avec Alexander De Croo. Le président des libéraux flamands précise que cette note est pour lui insuffisante, qu’elle comporte trop de taxes nouvelles et pas assez de réductions de dépenses comme l’Europe le souhaite. Aux dires de certains participants, le libéral flamand évoque la nécessité de réduire les dépenses de plusieurs centaines de millions encore et d’accentuer les réformes en matière d’emploi et de pensions. Il évoque aussi la nécessité de revoir, comme le demande l’Europe, l’indexation automatique des salaires.

Laurette Onkelinx précise qu’elle approuve les modifications qui ont été apportées. Pour elle, on peut discuter sur cette base.

Charles Michel interroge : que signifient réellement les changements "à la marge" qui sont encore possibles ? Pour lui, il y a eu des avancées réelles dans la dernière mouture de la note de base. Est-il d’accord de poursuivre la négociation ? Les versions varient : les libéraux affirment que Charles Michel a bien dit sa volonté d’aller de l’avant. Pour d’autres, Charles Michel n’a pas été très clair : il a simplement évoqué la possibilité de commencer à discuter sur la base de la note du formateur.

Ces hésitations n’ont pas eu l’heur de plaire au formateur qui s’est alors emporté. Reprochant à Charles Michel son manque de clarté, ses hésitations, Elio Di Rupo lui a rétorqué : "Moi, je ne suis pas là pour jouer aux billes !"

Mais c’est à l’égard d’Alexander De Croo, le président des libéraux flamands, que le formateur a été le plus cinglant. Certains décrivent le formateur "fou de rage", "hors de lui". "C’e st vrai, admet un participant, il s’est vraiment fort énervé." Tout est sorti, apparemment : l’épure libérale qui serait la moins sérieuse de toutes avec ses nombreuses mesures "one shot" et qui aurait, sans nul doute, été recalée par l’Europe alors que précisément, Alexander De Croo passe son temps à dire qu’il ne fait que demander ce que l’Europe exige en termes de réformes structurelles. "J’ai du respect pour toi sur le plan humain. Mais tu fais prendre des risques au pays. C’est la deuxième fois que tu jettes le pays dans une crise profonde", a-t-il lancé à un Alexander De Croo visiblement surpris. Puis le formateur a annoncé qu’il se rendait sur-le-champ chez le Roi pour lui présenter sa démission de formateur. "Il était très ému, presque aux larmes", dit un témoin direct de la scène

Sur l’analyse et les conséquences de cet acte, il demeure aussi deux types d’analyse. Les libéraux estiment que le formateur a posé ce coup d’éclat pour bien montrer à sa base, syndicale notamment, qu’il n’était pas prêt à avaler, sans réaction, les couleuvres libérales que MR et VLD lui imposent depuis une semaine. Les socialistes, mais aussi les responsables du CDH et du CD&V, pointent, eux, un doigt accusateur vers les libéraux : "Depuis une semaine, les libéraux ajoutent revendications sur revendications. Quand on leur donne satisfaction sur un point, les titres-services, les voitures de société, la fiscalité, ils en inventent d’autres : depuis trois jours, ils ne parlaient plus que de PME, en proposant des mesures foireuses et totalement inopérantes sur les intercommunales " Et puis il y a ce soupçon à l’égard du VLD et des "cinglés" (sic) qui conseillent le président, Alexander De Croo : "Et si leur option était de ramener la N-VA autour de la table " s’interroge un francophone. "Pure foutaise", réplique un libéral qui ajoute : "Vous voulez que je vous dise quelle est la vraie question du moment ? La vraie question est de savoir si Elio Di Rupo "le veut" ou simplement "le peut" "

Lundi soir, sur les plateaux de télévision, l’ambiance était électrique. Plus entre francophones et Flamands comme au bon vieux temps de l’accord institutionnel. Non, à présent, c’est entre francophones, entre CDH et MR Cela laissera sans doute quelques traces.

Le formateur s’est donc rendu au château de Ciergnon où le Roi poursuit sa convalescence après son opération au nez. Elio Di Rupo a demandé à être déchargé de sa mission de formation. L’audience a duré deux heures. Au terme de l’entretien, le chef de l’Etat a précisé qu’il tenait sa décision en suspens. Selon l’agence Belga, le roi Albert II consultera ce mardi dès 10h les différents négociateurs au château de Ciergnon.