Politique belge Entretien

Frédéric Vandenberghe se définit comme un citoyen du monde. Né à Courtrai, il a décroché un diplôme de sciences sociales et de politique à Gand et, ensuite, une maîtrise en sociologie à Paris. Un peu méconnu en Belgique, il s’est forgé un nom dans le milieu de la recherche sociologique au niveau international. Il a travaillé dans différentes universités du monde entier, en Angleterre, aux Etats-Unis, en Italie et aux Pays-Bas qu’il quitte en 2003 écœuré par la montée de l’islamophobie. Il enseigne aujourd’hui au Brésil. Frédéric Vandenberghe était de passage en Belgique, notamment à l’invitation de l’UCL. Le sociologue jette un regard particulier sur la situation politique belge.

Que pensez-vous de ce qui se passe ici ?

Je vois les choses de loin. Mais lors des dernières élections, j’étais en Flandre, dans ma famille. J’ai vu combien les micro-nationalismes prenaient le pas sur les enjeux liés à la crise économique pourtant beaucoup plus importants. La question véritable, c’est quand même la mondialisation économique, la redistribution de la richesse entre le Nord et le Sud. Mais le débat s’est déplacé soudainement sur des questions ethniques, identitaires et nationalistes occultant des questions plus fondamentales.

C’est particulier à la Flandre ?

Non. On voit cela dans l’Europe entière. Il y a une peur diffuse, qui se généralise. Et qui se manifeste dans une sorte de populisme ambiant. Dans certains cas, cette peur peut déboucher sur du nationalisme et dans d’autres, sur une xénophobie exacerbée. Parfois, il y a les deux.

Le nationalisme flamand est-il xénophobe pour vous ?

C’est un nationalisme de droite. Mais la N-VA n’est quand même pas le Vlaams Belang. C’est un nationalisme distingué. Quelque chose a changé. Jusqu’il y a quelques années, les crispations identitaires et nationalistes en Flandre étaient liées à une forme de xénophobie, un rejet de l’altérité. C’était l’extrême-droite. Un peu comme aux Pays-Bas que j’ai quittés en 2003 parce que je ne supportais plus ces oppositions entre le "nous" et le "eux". La N-VA n’a pas ce discours xénophobe. Elle ne s’appuie pas sur l’islamophobie comme l’extrême-droite européenne. Mais, à la N-VA, il y a toujours une opposition entre un "nous" et un "eux". Le "eux" maintenant, c’est ceux de l’autre communauté linguistique.

Qu’est-ce qui explique le changement ?

Je ne peux pas le dire. Je ne suis pas l’actualité belge d’assez près. Peut-être grâce à un homme, Bart De Wever, qui est arrivé au bon moment au bon endroit, qui a pu répondre à certaines attentes. Aujourd’hui, à côté du clivage gauche/droite et du clivage conservateur/progressiste, il y a un nouveau clivage qui émerge, un clivage médiatique entre classiques et populistes, voire entre modernes et post-modernes. Prenez le cas des Pays-Bas ou de l’Italie. A chaque fois, on voit une influence des médias, qui deviennent l’écran de projection d’une âme collective. Bart De Wever doit quand même une partie de sa popularité à une émission de télévision.

Cela vous rend triste, cette évolution en Flandre ?

Je l’ai dit. Ce n’est pas une évolution propre à la Flandre. C’est général en Europe. Et c’est assez effrayant, oui. L’Europe se replie sur l’identitaire. Le Vieux Continent n’est plus à l’avant-garde de l’histoire. Elle a cessé d’être une force globalisante. Elle devient globalisée. Globalisée par les étoiles montantes que sont la Chine, l’Inde, le Brésil. Les Européens se replient sur eux-mêmes. Il y a un individualisme ontologique qui se développe. Tout le monde mène sa petite vie. Cela se traduit notamment par l’épuisement des microcivilités. Dans les transports en commun, tout le monde lit son journal et ne dit plus bonjour aux autres. C’est quelque chose qui me marque terriblement quand je reviens ici en Europe.

Vous ne voyez pas cela au Brésil ?

Non. C’est précisément ce qui m’a transformé. Il y a ici une grande cordialité dans les rapports sociaux. L’unité, ce n’est pas l’individu. Mais la relation à l’autre. Chaque fois que je viens en Europe, je suis étonné de voir combien les gens sont fermés. On a perdu la joie du vivre ensemble. Au niveau micro. Et en Belgique, si j’en juge par la crise politique, au niveau macro aussi.

Le nationaliste estime que l’on peut retrouver de la joie d’être ensemble au sein d’une communauté plus homogène…

Mais cela passe par des divisions, et donc par la distinction entre un "nous" et un "eux". Mais qu’est-ce qu’on veut faire de ceux qui ont plusieurs identités ? Qu’est-ce qu’on fait des Bruxellois bilingues ? Qu’est-ce que l’on fait des personnes issues de l’immigration ? Où les met-on ? Va-t-on inventer une citoyenneté à géométrie variable ?

Quand vous revenez en Flandre, on vous dit que vous débarquez d’une autre planète ?

Non. C’est moi qui ai l’impression de débarquer sur une autre planète. Je suis quand même surpris de voir cette opulence, cette richesse, et en même temps des gens qui se plaignent tout le temps, qui essayent de rompre la solidarité, qui se perdent dans des luttes du passé, finalement.