Politique belge Entretien

Sociologue et professeur ordinaire émérite à l’Université catholique de Louvain (UCL), Felice Dassetto s’est joint à la manifestation "Shame" de ce dimanche en tant qu’observateur. Il livre son analyse.

Plus de 34 000 personnes ont défilé dimanche dans les rues de Bruxelles. C’était un public très intergénérationnel.

Oui, certainement. Comme dans d’autres manifestations de ce genre, les 40-60 ans étaient moins présents, car ils travaillent trop, n’ont pas le temps ou ne s’y intéressent pas. Mais, effectivement, dimanche, le public était très varié. Ce qui m’a frappé, ce sont deux dominantes : les jeunes et les personnes plus âgées.

Comment expliquer l’engouement de ces deux générations ?

La génération intermédiaire des 40-60 ans est peut-être une génération bloquée. Elle considère que le chemin pris par les réformes institutionnelles des trente dernières années dans le face-à-face flamands-francophones est le seul chemin praticable et, partant, elle continue à croire en les négociations. Cette génération est enfermée dans la dynamique institutionnelle belge depuis les réformes des années 70 et elle ne comprend pas que cette dynamique-là est une dynamique d’impasse. En revanche, les deux autres générations, pour des raisons différentes, cherchent autre chose. La génération nouvelle n’a que faire de ce clivage en face-à-face flamands-francophones qui semble l’étouffer; elle pense donc que nous sommes dans une impasse. Quant aux plus âgés, au nom d’une nostalgie du passé, ils se disent que, peut-être, ce n’est pas la bonne voie.

Les citoyens attendent un gouvernement depuis plus de 220 jours. Cette manifestation ne vient-elle pas un peu tard ?

En Belgique, l’initiative de manifester vient des cadres politique, institutionnel, syndical ou associatif. Or, pour moi, c’est plutôt l’impasse du monde politique, syndical et même associatif qui est enfermé dans l’idée que par la négociation on parviendra à aboutir. Il a donc fallu du temps avant qu’il y ait mobilisation. Ce n’est pas par hasard si l’appel à manifester a été lancé par des jeunes, extérieurs à ce cadre.

Cette différence de générations était-elle déjà marquée en 2007, lors de la manifestation pendant les négociations de l’Orange bleue ?

Oui, à la différence qu’il y avait beaucoup plus de flamands présents, dimanche. De même, la manifestation "Shame", bien qu’il y avait des drapeaux noir-jaune-rouge, était beaucoup moins nostalgique d’une certaine Belgique qu’en 2007.

Les Belges sont-ils davantage conscients que la maison Belgique est appelée à changer ?

Je pense que oui mais, selon ma lecture des événements, implicitement, cela ne peut pas être non plus la Belgique de ce que j’appelle "le 4e Royaume", c’est-à-dire du mode du fédéralisme des années 70 et plus. "La Libre" titrait ce lundi "Et maintenant ?" Et bien, maintenant, selon moi, le gros problème, c’est que la classe politique, les observateurs, les journalistes parviennent à décoder l’urgence d’un post-modèle fédéral des années 70. Mais je ne suis pas sûr qu’ils savent le faire, car ils sont dans la génération et la logique qui se nourrit de toute l’évolution de ces réformes successives du cadre fédéral des années 70.

La manifestation “Shame” était assez peu multiculturelle. Pourquoi ?

Il y avait bien quelques personnes d’ailleurs, mais il est vrai que la manifestation était peu multiculturelle. Pourquoi ? Mon sentiment est que les populations qui ne sont pas de souche belge n’osent pas encore entrer sur le terrain du débat belgo-belge. Ce n’est, je pense, pas le fait d’un désintérêt. Moi-même, qui ne suis pas Belge, j’ai des difficultés à être considéré comme quelqu’un qui peut légitimement dire quelque chose sur la Belgique. Je pense que les non-Belges ressentent aussi un peu cette réticence.