"L’influence culturelle de De Wever est énorme"

Christian Laporte et Pierre Gilissen Publié le - Mis à jour le

Politique belge Rik Torfs est un sénateur CD&V un peu atypique qui peut se distancer du discours classique de son parti. Il l’a montré cette semaine.

Jeudi, vous vous êtes distingué par une déclaration assez musclée, comparant Bart De Wever à un roi de Flandre…

Il ne faudrait tout de même pas que Bart De Wever accapare toute la scène politique avec sa manière de penser ! Ce qui est triste, c’est ce climat qui s’installe - et qui risque de devenir irréversible - dans lequel il faut être fanatiquement convaincu du bien fondé de ses propres idées mais tout aussi fanatiquement convaincu de l’ineptie de celles des autres. Aujourd’hui, quand on dit vouloir un compromis, c’est perçu comme de la faiblesse de caractère. Je trouve cela relativement grave. Dans n’importe quel domaine de la vie publique ou privée, il faut des compromis. Quand les patrons et les syndicats semblaient en mesure d’arriver à un accord inter-professionnel, tout le monde applaudissait. Mais dès que le politique s’en est mêlé, les soupçons de faiblesse sont apparus. En politique, on ne pourrait être que ferme, il faudrait ne jamais céder.

C’est un problème de génération ?

Il y a peu de convivialité entre les hommes et les femmes politiques de part et d’autre de la frontière linguistique. Pour aboutir, il en faut un minimum, et un brin d’humour. L’aspect humain précède toujours l’aspect technique des négociations.

Oui, mais dans votre parti par exemple, les plus jeunes ne sont-ils pas plus réticents au compromis que les anciens ?

Non, c’est plutôt une question de caractère. Je connais des jeunes gens qui sont ouverts à la discussion et des gens relativement âgés qui ne le sont pas. Mais ce qu’il faut dire, c’est que l’influence culturelle de Bart De Wever est énorme. C’est un homme très brillant, bien plus que la moyenne des hommes politiques. Sa manière de penser, son cynisme aussi, sont repris par d’autres. On imite ceux qu’on admire. Mais cela risque de conduire à un climat où les compromis sont perçus comme quelque chose de très négatif. Mais ce n’est pas une question de génération, il n’y a pas de génération perdue

Comment votre parti, le CD&V se positionne-t-il par rapport à tout cela ?

Notre parti a toujours été un parti modéré, qui recherche des compromis mais des solutions de qualité. Par exemple, c’est nous qui avons mis sur la table le dossier de la loi de financement. Sur ce terrain-là, la note Vande Lanotte constituait une forte avancée. Il y a eu l’avatar du 5 janvier, une communication un peu malheureuse mais qui ne concernait pas le fond de l’affaire. Le problème essentiel reste que le climat général est peu propice aux compromis. C’est ce climat-là qu’il faut essayer de changer.

C’est aussi la proximité des élections communales qui pourrit le climat. Et, à ce niveau, vous êtes en cartel avec la N-VA.

Pour ce cartel, les solutions devront être trouvées au niveau local, c’est certain. La politique communale a toujours été un champ très spécifique, les personnalités locales jouent un rôle clef là-dedans. Il faudra être attentifs à ne rien exclure et à ne pas diaboliser les autres. Et puis, les communales sont dans 18 mois. Cela ne doit pas être une excuse pour ne rien faire aujourd’hui.

Il y a quand même un problème de confiance actuellement, non ?

Là, je suis tout à fait d’accord. Et chaque propos qui est tenu est immédiatement commenté par d’autres. Donc, on ne peut plus lancer une idée tranquillement en toute confiance. Or, en politique, il faut pouvoir de temps en temps prendre le temps de réfléchir, loin des caméras. Une autre chose est qu’on est constamment dans la tactique et dans la stratégie. On ne négocie pratiquement pas. De conciliateur en informateur, c’est devenu presque comme s’il y avait un tour de rôle des gens qui doivent échouer L’idée n’est pas qu’il faut une solution mais de démontrer que tel homme politique ne tient pas la route. Et on voit cela des deux côtés de la frontière linguistique.

Que faudrait-il faire pour mettre un peu d’huile dans les rouages ?

Au-delà des dossiers techniques, les contacts personnels sont très importants. Encore une fois, c’est vrai dans tous les domaines : la vie académique, la vie professionnelle Il faut se connaître mutuellement et se débarrasser des préjugés. Lorsqu’on ne connaît personne de l’autre côté de la frontière linguistique, on peut se haïr mutuellement, mais lorsque l’on connaît personnellement l’un ou l’autre homme politique, cela devient difficile.

Dans cette optique, est-ce que les familles politiques fonctionnent encore un petit peu ? Vous sentez-vous plus proche du CDH que des autres partis francophones ?

Eh bien, c’est un problème. C’est très souvent aussi une question de personnes. J’aimerais bien que nous soyons plus proches du CDH, ce serait une très bonne idée mais il faudrait essayer de trouver des personnes qui puissent faire le lien. L’idée n’est pas tant d’être d’accord sur le contenu mais de se comprendre quand même et de ne pas démarrer chaque discussion dans une ambiance de méfiance totale, parce qu’il y a quand même encore des choses qui nous relient. On peut aussi admirer certains adversaires politiques. On ne peut quand même pas nier l’intelligence de politiciens francophones comme Laurette Onkelinx et Didier Reynders.

Comment restaurer la confiance ? Faudrait-il revoter ?

Je suis absolument contre. D’abord parce que cela n’arrangerait rien. Dans le climat actuel, c’est en dénigrant l’autre communauté qu’on devient populaire. Organiser des élections dans une ambiance de polarisation totale est une très mauvaise idée. Et surtout, d’un point de vue éthique, c’est indéfendable. Les élus, qui ont quand même été élus pour trouver une solution, ne peuvent quand même pas dire à leurs électeurs qu’ils ont échoué et que par conséquent, il faut voter à nouveau. Ce serait prendre ces électeurs en otage, d’autant plus que le vote est obligatoire en Belgique.

Vous estimez que l’on a perdu une occasion en or en 2007, quand votre parti était le premier en Flandre ?

C’est certain. Quand Yves Leterme a évoqué cinq minutes de courage politique pour scinder BHV, il avait raison, parce que de toute façon, on voit bien que l’on va arriver à ça. La faiblesse, à ce moment-là, a été de ne pas en avoir discuté avec les francophones au préalable, ce qui leur a permis de dire qu’ils n’étaient demandeurs de rien et d’adopter une position défensive. Avec un peu d’habileté et de psychologie, on aurait pu éviter tout cela.

C’est-à-dire ?

Pour beaucoup de francophones, il y a au moins une incertitude quant au projet final de De Wever, quand ils ne sont pas certains que celui-ci veuille la fin de la Belgique. Si l’on pouvait à un moment donné garantir la pérennité de la Belgique, ce qui correspond au programme de notre parti, il y aurait quand même beaucoup plus d’ouverture pour négocier le reste. Une Flandre indépendante ne serait pas forte dans une Europe contrôlée de plus en plus par les grandes nations. L’idée de relancer le Benelux me paraîtrait beaucoup plus intéressante que cette histoire de scission pure et simple de la Belgique.

La vision du CD&V sur Bruxelles fait peur aux francophones. Ils ont l’impression que votre parti veut l’étrangler alors que, depuis la création de la Région, il a été associé à sa vie politique.

Tout ce qu’on dit sur Bruxelles doit être vu dans le contexte global de l’équilibre de la Belgique. C’est très délicat. Les Flamands ont besoin de garanties structurelles mais aussi d’être rassurés sur la convivialité, de ne pas se sentir minorisés comme des citoyens de second rang. Et puis, l’idée que les Flamands de Bruxelles n’auraient plus le même statut que les autres Flamands a du mal à passer. Ceci étant dit, je trouve que les Flamands devraient apprendre à mieux apprécier Bruxelles et ses opportunités. Beaucoup de Flamands ne connaissent de la capitale que les quelques centaines de mètres qui séparent la gare du Nord de leur lieu de travail.

Christian Laporte et Pierre Gilissen

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