La Belgique est à nouveau au bord du gouffre nationaliste

Frédéric Chardon Publié le - Mis à jour le

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Politique belge

La Belgique est à nouveau face à un raz-de-marée jaune et noir en Flandre. Celui de la N-VA, premier parti au parlement flamand, premier parti dans le groupe linguistique néerlandophone à la Chambre. Et de très loin… La cinglante vérité de ces pourcentages plonge aussi la Belgique dans un paradoxe politique : celui de la participation, ou non, des nationalistes flamands au niveau de pouvoir fédéral.

En effet, si Bart De Wever va prendre clairement la main, comme il l’a affirmé dimanche soir, pour la négociation de la prochaine majorité régionale flamande, la situation est beaucoup moins claire pour la suite au fédéral.

Le CD&V a appelé la N-VA à prendre ses responsabilités partout, en ce compris au fédéral. Mais le président de la N-VA a tenu un discours ambigu devant ses militants chauffés à blanc : il veut bien entamer des négociations mais tout en veillant à "sauvegarder les intérêts de la Flandre", il rappelle que la situation politique belge est désormais "encore plus complexe qu’avant" même s’il ne veut "pas de nouvelle longue crise politique". On est loin des propos rassurants adressés officiellement aux francophones dans une capsule vidéo postée sur YouTube la semaine dernière.

Un gouvernement Bart Ier ?

Alors, après Elio, un gouvernement Bart Ier ? En tout cas, ce que l’on peut dire à ce stade, c’est que la N-VA a certainement gagné le droit de figurer au second tour de ces élections au fédéral. C’est-à-dire de participer aux consultations, médiations, négociations, déminages, explorations, etc., que devrait initier le roi Philippe.

Mais tout le paradoxe réside en ceci : associée aux futures palabres fédérales, la N-VA va-t-elle vraiment vouloir monter à bord d’un gouvernement où il n’y aura pas de grande réforme de l’État et où, en prime, le PS et le SP.A devraient figurer en bonne position ? C’est que la famille socialiste devrait être la première famille politique à la Chambre. Pire : en principe en tout cas, elle devrait donc pouvoir proposer le futur Premier ministre.

On imagine le scénario (intenable, invivable, explosif…) suivant : la N-VA devant rentrer dans un gouvernement fédéral, avec le PS, et peut-être même avec, à nouveau, un Premier ministre socialiste, le tout sans pouvoir arracher encore un peu plus d’autonomie pour la Flandre et probablement sans pouvoir mener des réformes socio-économiques libérales radicales telles que les nationalistes flamands les proposent. Très difficile…

Vivier extrémiste à la N-VA

D’autant plus que la progression éclatante de la N-VA est en grande partie due au siphonnage des dernières voix du Vlaams Belang. Bart De Wever sait que s’il veut conserver ces suffrages extrémistes mouvants, il va devoir donner des gages très importants à la cause flamingante. Autrement dit, Bart De Wever ne devrait pas aider pour la mise sur pied d’un gouvernement Di Rupo II évidemment….

Ou alors un gouvernement sans le PS ? Avec juste le MR et le CDH côté francophone, en minorité donc dans leur groupe linguistique ? Tout aussi difficile à imaginer politiquement.

Stratégiquement, la N-VA n’a pas intérêt à monter dans un gouvernement fédéral. Stratégiquement, les autres partis n’ont pas envie de l’y voir arriver. À commencer par les francophones, bien sûr, mais aussi les partis flamands. Et même le CD&V qui, pourtant, a joué immédiatement l’ouverture dans les médias vis-à-vis des nationalistes, dimanche soir.

Alors quoi ? Que va-t-il se passer ? En gros, Bart De Wever va d’abord prendre l’initiative pour la constitution du gouvernement flamand. Il va probablement tenter une alliance de droite de type "N-VA/CD&V/Open VLD" et s’en servir de super-base régionale pour défendre l’intérêt supérieur flamand et les entreprises privées du nord du pays. Second acte : comme il l’a annoncé, Bart De Wever va entrer en négociation pour le fédéral. Et c’est là que les choses risquent de traîner, encore. Comme en 2010. Avec une nouvelle crise politique à la clef.

Pendant que la N-VA fera traîner les choses pour la formation d’un exécutif dont elle n’a pas intérêt à faire partie, le gouvernement flamand va fonctionner à plein régime, renforçant l’idée que la Flandre peut se débrouiller seule. Les négociations pour le fédéral vont durer, durer, durer… Peut-être pas 541 jours cette fois, mais suffisamment pour que Bart De Wever puisse démontrer que le fédéralisme belge est en panne et ne peut pas marcher. Il se retirera des négociations, laissera les partis traditionnels flamands négocier avec les francophones un accord de majorité forcément au consensus et les accusera ensuite d’avoir vendu leur âme à la cause flamande contre une nouvelle participation au pouvoir.

Et aux prochaines élections, la N-VA se renforcera encore un peu plus… Peut-être suffisamment cette fois que pour provoquer un véritable séisme et une nouvelle réforme institutionnelle qui serait, du point de vue de la N-VA, décisive pour une évolution vers le confédéralisme. Voilà en tout cas un scénario tout à fait possible, voire probable.

Tripartite francophone ?

Face à cette Flandre qui donne à nouveau le ton, que pourront faire les francophones ? Et, surtout, de quels francophones parle-t-on ? La lourde chute d’Ecolo - plus grave qu’annoncée - ouvre peut-être une porte à des majorités plus cohérentes entre francophones, de nature à davantage parler d’une seule voix face à la Flandre de la N-VA. Au moment où nous écrivons ces lignes, le MR devance le PS en Région bruxelloise et les libéraux sont deuxièmes en Wallonie mais semblent fortement progresser. Le président du MR pourrait bien réussir son pari et ramener les réformateurs au pouvoir dans les entités fédérées dont ils étaient privés depuis 10 ans.

Dans quel cadre ? Apparemment, une tripartite traditionnelle, c’est-à-dire l’association du PS, du CDH et du MR. Ecolo étant renvoyé dans l’opposition vu son mauvais score. C’est le même type d’alliance que ce que l’on connaît actuellement dans le gouvernement Di Rupo, une alliance qui devrait être reconduite pour la partie francophone du prochain gouvernement fédéral. On aurait donc une tripartie traditionnelle partout du côté francophone, plus résistante face à une Flandre qui se radicalise encore un peu plus.