Le grand échiquier bruxellois

Mathieu Colleyn Publié le - Mis à jour le

Politique belge

La campagne bat son plein dans la capitale où s’annonce un nouveau week-end de "tractage", de collage, de porte-à-porte et de déferlantes propagandistes sur les réseaux sociaux. La guerre des affiches prend parfois des tournures violentes, comme à Ixelles. Un peu partout, à Schaerbeek où ailleurs, les commerçants sont sous-pression. Les coups se perdent, les petites déclarations saignantes, comme à la Ville de Bruxelles, fleurissent. Et dans les partis politiques, on tente vaille que vaille de préparer le soir du 14 octobre. Le grand soir où chacun jouera une partie d’échecs très serrée.

Car à Bruxelles, le sort de (presque) toutes les communes est intimement lié. C’est une tradition. L’espace de jeu s’étale sur 161,4 km carrés et se divise en 19 cases administratives aux couleurs très variées. Une large palette où rouge, bleu, amarante, orange et vert se mélangeront, d’abord en fonction des résultats s’évertue-t-on à rappeler chez les candidats, mais aussi selon des accords secrets ou publics, et en vertu d’intérêts dépassant parfois les frontières régionales. Tentons de décoder tout cela.

Comme il faut un point de départ, rejoignons Schaerbeek ou la Liste du bourgmestre emmenée par Bernard Clerfayt (FDF) et une brochette de libéraux suspendus du MR annoncent une coalition avec Ecolo et le CDH. Il doit faire face au PS de Laurette Onkelinx et à une liste MR qui n’est là, selon les fidèles du maïeur, que pour faire monter la vice-première socialiste dans la majorité communale. "Sinon, pourquoi ne sont-ils pas restés sur la liste du bourgmestre comme c’était prévu", dit-on dans l’entourage du bourgmestre. C’est l’argument massue de la campagne de Clerfayt : voter MR, c’est voter PS. Chez les "bleus", on réplique qu’il était simplement question d’affirmer une présence MR sortie de l’ombre FDF. Logique à partir du moment où les deux formations coexistent. Mais au sein de la liste du bourgmestre, on estime que l’apparition - plusieurs mois après le divorce avec le FDF - d’une liste MR emmenée par l’échevin Georges Verzin révèle un grand accord conclu entre les états-majors du PS et du MR au moment de la formation du gouvernement fédéral. C’est la théorie du nouvel axe PS-MR, depuis que les libéraux ont permis à Elio Di Rupo de devenir Premier ministre. Le deal permettrait de faire entrer Onkelinx dans une majorité en échange de la montée d’Alain Courtois à la Ville de Bruxelles, pour l’heure tenue par le PS de Freddy Thielemans et le CDH de Joëlle Milquet. En outre, les alliances PS-MR seraient "stabilisées" dans des communes comme Ixelles et Anderlecht. En découle une pression exercée par Joëlle Milquet sur le CDH schaerbeekois pour le décrocher de Clerfayt. La vice-Première est elle-même tancée par le PS sur le bilan de son parti à la Ville. "On prépare l’opinion à l’idée que le CDH perdra deux de ses quatre échevinats au profit du MR", analyse-t-on à Schaerbeek. Joëlle Milquet serait quant à elle assurée de rester dans une majorité tripartite suite à une intervention d’Elio Di Rupo.

Ce scénario est farouchement démenti. Tout le monde partant "les mains libres". Mais une autre rumeur surprenante court ces jours-ci : celle d’un rapprochement entre le MR et Bernard Clerfayt. Info ou intox ? Mystère. Ce qui est sûr, c’est que si l’accord préélectoral LB-Ecolo-CDH ne dispose pas de majorité après le scrutin, toutes les cartes seraient rebattues. "Clerfayt sait compter", glisse un libéral qui ne ferme pas la porte à une alliance entre les deux divorcés.

Autre bruit : le PS reproche au CDH ses alliances avec le FDF. Le président humaniste Benoît Lutgen n’aurait pas usé de tout son poids pour décourager le CDH de Schaerbeek de s’allier avec le bourgmestre. Le CDH pourrait également permettre à Olivier Maingain de renforcer sa majorité à Woluwe-Saint-Lambert. On évoque aussi Woluwe-Saint-Pierre où l’apport FDF peut offrir le maïorat à Benoît Cerexhe, ministre bruxellois (CDH), en collaboration avec une liste dissidente issue du MR. Rappelons que les libéraux détiennent le maïorat en la personne de Willem Draps.

Il existe une autre interprétation de la campagne à Woluwe-Saint-Pierre. La liste tirée par Dominique Harmel (Gestion communale) et soutenue par l’ancien et très populaire bourgmestre MR Jacques Vandenhaute, servirait certes à destituer Willem Draps. Mais plutôt au profit d’Anne-Charlotte d’Ursel - la candidate libérale numéro 2 sur la liste de Draps - que du CDH. Selon une convention passée entre les candidats, Anne-Charlotte d’Ursel sera proposée au maïorat si elle recueille plus de voix que sa tête de liste. Si l’hypothèse se confirme, le CDH ferait figure de dindon de la farce.

A Molenbeek en revanche, les humanistes pourraient jouer un drôle de tour aux socialistes en s’arrimant au MR afin de faire tomber le bourgmestre Philippe Moureaux. Si cela se confirmait et si le CDH participait également au barrage d’Onkelinx à Schaerbeek, les représailles du PS risquent de faire mal. Mais la situation de Watermael-Boitsfort participe à la complexité du jeu et disqualifie les amours CDH-FDF supposées. Ici une alliance MR - Ecolo - CDH est capable de renverser le FDF de la bourgmestre Martine Payfa. Un rêve pour le MR de Charles Michel qui n’aurait aucun scrupule à laisser le poste de bourgmestre aux Ecolos, représentés par Olivier Deleuze. Les Verts espèrent obtenir au moins un poste de bourgmestre à Bruxelles. Le cas de Watermael-Boitsfort aurait également été discuté au moment des négociations fédérales. Enfin, à Ixelles Ecolo, CDH et FDF envisagent de renverser la majorité PS-MR.

Tout cela n’est bien sûr que conjecture puisque les urnes n’ont pas encore parlé. Il faut aussi tenir compte de l’autonomie des sections locales des partis. Mais que l’électeur le sache, un jeu de dupes est en cours dans les 19 communes de la capitale. Et au final, tout se jouera en quelques heures, dans la nuit du 14 au 15 octobre.

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