Politique belge

Ding-dong. C’est Paul Magnette lui-même qui vient ouvrir la grille de sa grande maison noire et blanche, entre deux coins verts de Mont-sur-Marchienne. Il nous fait rapidement entrer dans son petit (mais confortable) salon. Entre son bureau, sa Fender et sa bibliothèque fournie, il nous livre la vision qu’il porte sur sa ville, son passé et son avenir. Une interview de nos confrères de la DH.

C’est le grand retour de Magnette à Charleroi ?

"Je ne suis jamais vraiment parti. J’habite à deux kilomètres du centre, c’est ici que je fais mes courses. On me dit parfois que c’est comme si j’avais disparu pendant trois ans, mais pas du tout : je suivais tous les dossiers, j’étais dans la région. J’ai surtout retrouvé mon temps pour les Carolos. C’est justement ce qui est passionnant dans la politique. Vous savez, j’ai été plus longtemps enseignant que politique, et faire de la recherche, c’est très solitaire. Alors qu’être bourgmestre, c’est collectif. Ça a tout changé pour moi, avant il m’arrivait de rester seul face à mon bureau toute une journée, c’est fini maintenant, je suis entouré, on peut réfléchir ensemble. C’est très diversifié, et toutes les dimensions politiques, en fait, ce sont les facettes de la vie."

La ville revit, il y a des gens dans la rue, c’est quoi la suite ?

"Toute la transformation de la ville haute. Le palais des congrès, l’Expo, de nouveaux axes routiers, rénover le stade du Sporting, faire des logements, encore et encore des logements. La ville haute va complètement changer, encore plus que la métamorphose de la ville basse. On veut vraiment refaire une ville sur la ville. Ça démarre fin 2017, jusqu’en 2022 si tout va bien. Et à côté, on continue le reste : réparer la ville. On m’a reproché de ne pas avoir de grands projets, mais j’en ai plein de petits. Avec tout ça, et les hôtels, l’Horeca, les emplois, les entreprises… On va pouvoir replacer Charleroi sur la carte."

Et faire de Charleroi une métropole ?

"Oui, c’est aussi une belle dynamique : faire un vrai projet de territoire partagé. On pourra définir où on va faire des logements, où on va favoriser le développement des entreprises, décider ensemble comment exploiter les lacs pour le tourisme. L’idée, c’est que Charleroi irrigue tout le bassin, pas l’inverse."

Tout ce succès ne risque pas d’exclure des Carolos ?

"Non, on a de la marge au niveau de l’immobilier, les prix sont encore très bas et vont le rester pour l’instant. On a investi, et on continue, dans les logements publics. Et cela, alors qu’il y a un gros potentiel, qui plaît de plus en plus. La criminalité a baissé de quasi 30 % sur les délits les plus courants. Il y a, comme dans toutes les villes, des problèmes de drogue et d’insécurité au centre-ville, mais on ne relâche rien. En fait, le plus difficile ce sont les incivilités, c’est là qu’il y a une carte à jouer pour l’avenir de Charleroi. Et ça va aller de mieux en mieux."

© JC Guillaume

Il part rencontrer les Carolos à vélo !

Des trips qui seront racontés par écrit, mais qui nourriront aussi sa politique.

"On va écrire un livre sur Charleroi", annonce Paul Magnette, confortablement calé entre deux coussins. "Pas les grands projets, tout ce dont on a déjà beaucoup parlé, mais à travers les Carolos, la vie dans les quartiers. On fait deux jours par district, à vélo, pour discuter avec les gens dans la rue, et être au courant de ce qui se passe dans la ville."

"Nous", c’est lui et Marcel Leroy, un journaliste carolo de renom qui n’en est pas à son premier bouquin. Une fois toutes les deux semaines, en septembre et octobre, ils enfourchent chacun une bicyclette et partent à la (re)découverte des quartiers où Magnette a grandi, et des autres. "Jeudi, on a passé toute la journée à tourner dans Marchienne, à la Docherie et un peu à Monceau, on est allé à l’espace citoyen, parler avec les gens, se plonger dans le cœur de la vie carolo. Avec la voiture, il y a comme une espèce de barrière entre vous et les gens, qui n’existe plus en vélo. Ça permet de rester immergé dans le quotidien, de voir comment vont Charleroi et les habitants."

De quoi lui donner des idées pour sa politique de la ville ? "Bien sûr, ça m’aide aussi à voir pour l’après-2018. Le mieux, c’est d’écouter les gens. On se rend compte qu’ils ont beaucoup de choses à dire sur leur ville, et qu’ils ont besoin de les dire, surtout. On passe aussi par là où j’ai vécu, où je suis allé à l’école… ça fait du bien de retrouver tout ce contact." Des exemples ? "On était rue Jean Ester à la Docherie, il y avait un groupe de jeunes qui jouaient au foot. On discute avec eux, et ils nous expliquent les conflits entre les jeunes de 14-15 ans qui jouent au ballon et ceux de 20 ans qui passent avec leur mobylette. La vie sociale, c’est ça. C’est important de rester immergé là-dedans."

Le livre devrait être terminé pour le début de l’année prochaine.


"En 2012, c’était la catastrophe, j’en faisais des insomnies"

Charleroi revit, et c’était une "nécessité absolue" pour Magnette. La ville était dans un état abominable : "la place de la Digue, c’était un trou. Les quais, c’était un parking à ciel ouvert complètement défoncé partout, l’esplanade de la gare était sale et abîmée, il y avait ces colonnades à moitié vides et ce parking à l’arrière, sinistre, la rue de Marchienne était pratiquement un coupe-gorge… Et du coup, il n’y avait plus personne. Je me souviens, sur la place de la Digue, quand je me suis baladé avec le patron de la RTBF, il m’a dit : tu ne veux quand même pas que je m’installe ici ?"

Un souvenir le hante encore, Magnette songe d’ailleurs un jour à en faire un livre : "C’était l’inauguration du marché de Noël de 2012, il restait six chalets, on devait être vingt maximum, il y avait un brasero au milieu… Je me suis dit sur le coup : mais c’est la fin du monde ! J’étais terrifié, j’ai pensé : mais qu’est-ce que j’ai fait de vouloir devenir bourgmestre de Charleroi ? Tellement c’était difficile. L’administration était paralysée, plus de soixante hauts fonctionnaires écartés, les finances dans le rouge. C’était vraiment la catastrophe, j’ai fait des insomnies pendant des semaines et des semaines, tellement je me disais : mais comment je vais m’en sortir ?"

Et puis ça a changé. Ce n’est pas fini, tout n’est pas parfait, mais quel changement ! "On s’habitue vite au progrès", remarque-t-il avec philosophie. "Mais en 2012, on l’a presque oublié aujourd’hui, c’était un état de catastrophe absolue. On dépassait les pics de pollution un jour sur deux, avec l’impact qu’on connaît sur la santé. Les terrils sur lesquels je jouais quand j’étais petit étaient noirs… Aujourd’hui ils sont verts. Charleroi est en train de retrouver une qualité de l’air, de l’eau, des espaces naturels."


Une métropole qui se veut smart

Pour Magnette, sa ville doit bel et bien devenir une smart city, une "ville intelligente", mais il y voit deux définitions. "Il y a évidemment la récolte de statistiques sur les carrefours, les parkings, la circulation, pas mal de dossiers sont en cours… Imaginez qu’en entrant à Charleroi, vous sachiez directement où il y a de la place pour éviter de devoir tourner dans les rues. Ça aide les gens, ça réduit la pollution, et les embouteillages. Et puis, il y a aussi l’éclairage public, qui une fois qu’il sera rénové, et en réseau, sera d’une part plus sécurisant pour les gens, mais aussi qui permettra de grandes économies d’énergie. Et quand on a besoin d’un document officiel, qu’on puisse l’imprimer chez soi, ça va aussi aider." Mais ce n’est pas le seul concept de "smart" qu’il conçoit. "Ce qui compte avant tout pour moi, c’est qu’il y ait des gens formés. C’est ça, une ville intelligente. Via la cité des métiers, des étudiants, l’université ouverte… Il y a même des cours de couture et de zythologie (dégustation de la bière, NdlR). C’est important que qui veuille apprendre à Charleroi le puisse. Ça crée un vrai tissu, et ça brise aussi la solitude. Parce qu’il n’y a rien de pire que de rester seul, condamné chez soi."